« Guerre ouverte ? » : La science et la religion – Partie 10 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray

<<< Partie 9

galaxyDans la partie précédente, nous remarquions que le matérialisme de Michel Onfray n’était aucunement établi par la science (et nous offrions même de bonnes raisons de penser que le matérialisme était faux). Nous poursuivons maintenant avec la liste des thèses plus concrètes que Michel Onfray pense être établies par la science, et incompatibles avec la religion. Il se plaint ainsi des réjections de ces thèses par le croyant : « Des chercheurs croient à l’éternité du monde ? A la pluralité des mondes ? (Thèses par ailleurs épicuriennes…) Impossible : Dieu a créé l’univers à partir de rien. Avant rien, il n’y a … rien. » (p.130)

Commençons par « l’éternité du monde ». La vue chrétienne sur le sujet est effectivement que le monde n’est pas éternel dans le passé ; il a été créé par Dieu, « au commencement », selon l’expression de Genèse 1 et Jean 1. Est-ce donc un problème vis-à-vis de nos connaissances scientifiques ? Pas le moins du monde. Je ne sais pas quels scientifiques Onfray a en tête quand il nous dit que « des chercheurs » croient à l’éternité du monde, mais la science moderne enseigne précisément le contraire. La totalité des preuves scientifiques dont on dispose aujourd’hui pointent vers un début de l’univers. Ce fait est pour le moins problématique pour l’athéisme, car c’est un principe basique et fondamental de métaphysique, que tout ce qui commence à exister doit avoir une cause. Les choses n’apparaissent pas magiquement à partir du rien absolu, sans aucune explication.Presto L’espace et le temps ayant ainsi un début, il s’ensuit que l’espace et le temps ont une cause, qui, en tant que cause de l’univers, est donc en dehors de l’espace et du temps : cette cause doit ainsi être immatérielle, non-spatiale, atemporelle (et donc éternelle), et incroyablement puissante, car capable de créer l’univers entier. Cette cause se recoupe précisément avec la conception chrétienne du Dieu créateur, et donc cette ligne de pensée a été employée à juste titre par les philosophes chrétiens pour supporter scientifiquement l’existence de Dieu. Cet argument en faveur d’un créateur de l’univers s’appelle « l’argument cosmologique de Kalaam », et a généré une quantité incroyable de littérature académique discutant ses mérites. Pour rejeter sa conclusion, Michel Onfray n’a logiquement que deux alternatives : affirmer que l’univers peut apparaître spontanément à partir du néant absolu, sans l’ombre d’une cause ou explication ; ou bien rejeter le fait que l’univers admet un commencement, et maintenir plutôt la thèse qu’il suggère, « l’éternité du monde ». Mais dès lors, c’est lui qui tourne le dos à toutes les preuves scientifiques modernes, tout en accusant le chrétien de ce même obscurantisme. Les options de l’athée sur la question sont clairement peu attrayantes, et c’est le chrétien qui est en accord avec la science moderne quand il affirme qu’« au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » (Genèse 1 :1).

Qu’en est-il ensuite de la « pluralité des mondes » ? Il fait ici probablement référence à la thèse du « multivers », qui postule que notre univers, avec ses lois de la nature et ses constantes, n’est qu’un univers parmi une large collection d’univers ayant tous des lois et des constantes physiques différentes. Michel Onfray ne nous dit pas quel problème cela poserait au chrétien si cette thèse s’avérait correcte. À vrai dire, il n’y a aucun conflit avec la doctrine de la création, et au contraire, elle révèle une autre raison importante de penser que notre univers est le fruit d’un dessein intelligent. Pourquoi certains théoriciens en sont-ils venus à postuler l’existence incroyable d’une infinité d’univers parallèles ? La réponse est que la science moderne a découvert qu’un certain nombre des constantes intervenant dans les équations des lois fondamentales de la physique (la constante de gravitation, le quotient des masses de l’électron et du proton, etc.), ainsi qu’un certain nombre de quantités initiales de notre univers (la vitesse d’expansion, le niveau initial d’entropie, etc.) semblent avoir été ajustées avec une précision incommensurable, pour permettre la vie dans l’univers. Si ces constantes ou quantités avaient été ne serait-ce qu’une fraction plus petites ou plus grandes, la vie aurait été impossible où que ce soit dans l’univers. Ce fait remarquable requiert une explication. Est-ce le hasard pur que l’univers permette la vie ? Aucune chance ! Les nombres sont tels qu’un univers ne permettant pas la vie aurait été littéralement des milliards de milliards de fois plus probable. Est-ce du à la nécessité physique ? Probablement pas non plus, car des variations de ces quantités et constantes auraient été compatibles avec nos mêmes lois de la nature ; il n’y a aucune raison de penser que ce fin réglage soit physiquement nécessaire. Mais donc il ne reste qu’une explication alternative plausible : l’univers exhibe un réglage fin pour permettre la vie, parce que…l’univers a été réglé finement dans le but de permettre la vie ! Mais donc cela implique encore une fois que l’univers a un créateur et designer, qui a finement réglé l’univers avec pour but de permettre l’existence de la vie.

lotoLa « pluralité des mondes » est donc une tentative pour peu désespérée de rescaper l’hypothèse de la chance : s’il y a une infinité d’univers parallèles avec des valeurs différentes, il devient moins improbable que l’un d’entre eux tombe par hasard sur les bons numéros et permette la vie. Cependant, deux problèmes rendent cette stratégie peu séduisante. D’abord, si notre univers n’était qu’un membre aléatoire de cette collection presque infinie, il est hautement improbable qu’il fût aussi grand. Parmi les univers qui permettent la vie, la probabilité d’avoir un univers largement plus petit que le notre est extrêmement haute, ce qui fait que la grande taille de notre univers sape l’hypothèse du hasard. Et deuxièmement, il n’y a tout simplement aucune preuve pour le multivers. Aucune. La seule raison de le postuler est d’éviter la conclusion que notre univers admet un designer. Mais donc c’est présupposer que Dieu n’existe pas, et ce n’est pas suivre les preuves scientifiques où elles nous mènent. Jusqu’ici, c’est donc bien le théiste qui a le privilège d’accepter la science moderne.

darwinEnsuite, Michel Onfray mentionne évidemment « l’évolution et la transformation des espèces », et la thèse que l’homme descend du singe (p.131). Ce sujet est trop chargé pour que je le traite en détail ici, mais disons quelques mots à son sujet. D’abord, le terme « évolution », laissé tout seul, est extrêmement mal défini, et il faudrait commencer par préciser de quoi il s’agit avant de savoir si la thèse est établie et/ou incompatible avec la religion. En vérité, le terme regroupe en général plusieurs thèses : la théorie de la descendance commune, un tracé des relations historiques entre les espèces évoluant d’une en l’autre, et enfin un mécanisme, le Darwinisme, expliquant la diversité biologique par une succession de mutations génétiques aléatoires, filtrées ensuite par la sélection naturelle. Une fois que chacune de ces thèses est proprement identifiée, le chrétien a deux options : admettre qu’une thèse est établie mais compatible avec la bible, ou admettre que la bible enseigne une vision contradictoire, mais rejeter la thèse comme non prouvée. Tous les chrétiens ne sont pas d’accord sur quelles thèses requièrent laquelle de ces deux réponses, mais je n’ai pas besoin de rentrer plus dans le détail ici, dans la mesure ou Onfray ne précise pas vraiment l’accusation. Je me contenterai donc pour l’heure de maintenir en réponse que « l’évolution », quelque soit la thèse qui est en vue, n’est pas une bonne raison de rejeter le christianisme biblique, et encore moins le théisme.

Michel Onfray mentionne alors l’âge de la terre, annonçant là encore un conflit entre la science moderne et l’enseignement biblique. Il dit que le datage de strates donne un âge du monde vieux, alors que « Les chrétiens affirment que le monde a quatre mille ans, ni plus ni moins »  (p.131-132). Pardon ? D’abord, il n’y a pas qu’une vue sur le sujet chez « les chrétiens ». Il y a d’un côté ceux qui affirment que l’univers est vieux de 13,7 milliards d’années, tel que le modèle scientifique majoritaire le soutient. Mais même pour ceux qui affirment la vue opposée, les « créationnistes terre-jeune », qui soutiennent que la bible requiert une création plus récente et qui rejettent que la science ait solidement établi le contraire, ils affirment que l’univers a été créé il y a plus de quatre mille ans ! Je n’ai jamais entendu ce nombre proposé par qui que ce soit. Les créationnistes terre-jeune, selon les interprétations, affirment entre six et dix mille ans au moins. Une fois de plus, la critique d’Onfray manque donc sa cible.

Enfin, il explique que la haine supposée de la science provient de l’apôtre Paul lui même (p.133) : « la condamnation des vérités scientifiques – la théorie atomiste, l’option matérialiste, l’astronomie héliocentrique, la datation géologique, le transformisme, puis l’évolutionnisme, la thérapie psychoanalytique, le génie génétique – voilà les succès de Paul de Tarse qui appelait à tuer la science. Projet réussi au-delà de toute espérance ! »

telescopePaul appelait à tuer la science ? Je me ferais un plaisir de corriger son exégèse si je savais où Michel Onfray va chercher tout cela, mais j’ignore sincèrement quel verset pourrait même être tordu pour étayer l’accusation (et j’ai une maîtrise en littérature biblique avec emphase sur le Nouveau Testament !) Bien au contraire, Paul affirme la valeur du monde physique, expliquant même dans Romains 1 que Dieu le créateur est révélé par sa création : « les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’oeil, depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. » C’est une des nombreuses raisons pour lesquelles le chrétien peut être enthousiaste au sujet de la science : lorsqu’elle est faite proprement et sans présupposer l’athéisme de manière circulaire, ultimement, elle révèle et glorifie Dieu.

>>> Partie 11

« Confusion matérielle » : La matière, l’immatériel, et le matérialisme – Partie 9 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray

<<< Partie 8

Si aucune critique moderne de la religion n’est complète sans l’allégation usuelle qu’un  soi-disant conflit ouvert existe entre la religion et la science, le traité d’athéologie de Michel Onfray ne fait pas défaut à la règle. Il nous dit, (p.122) qu’ « En matière de science, l’Église se trompe sur tout depuis toujours : en présence d’une vérité épistémologique, elle persécute le découvreur », avec Galilée en « emblématique représentant de la haine de l’Église pour la science et du conflit entre Foi et Raison » (p.125).

galilee

Il ajoute (en p.135) que « Les monothéismes n’aiment pas l’intelligence, les livres, le savoir, la science ». Je note en passant que si les croyants monothéistes sont tels que Michel Onfray nous l’annonçait, des mineurs mentaux, leur dédain de l’intelligence et de la science n’est pas particulièrement surprenant, mais ne revenons pas sur le sujet des insultes personnelles généralisées, et voyons plutôt exactement quelles thèses (scientifiques ou métaphysiques) sont supposées être en conflit avec la religion.

Michel Onfray mentionne les découvertes des grecs, disant que la religion les condamne universellement : « Tourner le dos aux acquis de ces recherches, agir comme si ces trouvailles n’avaient jamais eu lieu, reprendre les choses à zéro, c’est pour le moins stagner, entrer dans un dangereux immobilisme ; pour le pire, pendant que d’autres avancent, reculer à vive allure et se diriger aveuglément vers les ténèbres dont, par essence et par définition, toute civilisation essaie de s’affranchir pour être. Le refus des Lumières caractérise les religions monothéistes : elles chérissent les nuits mentales utiles pour entretenir leurs fables. » (p.121-122) L’accusation est claire : il s’agit d’un obscurantisme obstiné qui refuse d’accepter l’évidence des découvertes scientifiques, anciennes et/ou modernes. Voyons donc quelles preuves Onfray fournit pour étayer cette affirmation.

Il commence par une section importante sur le « matérialisme », dans laquelle il affirme que « l’une des lignes de force de ce tropisme anti-science » est la « condamnation constante et acharnée des hypothèses matérialistes » (p.122). Je n’ai aucune idée de ce qu’il entend par « constante et acharnée », mais oui, le théiste par définition rejette le matérialisme. Le matérialisme est la thèse qui dit que la matière est la seule chose qui existe. Comme Dieu n’est pas fait de matière (Il est immatériel), le théiste, lorsqu’il affirme l’existence de Dieu, s’engage logiquement à dire qu’il existe au moins une entité réelle au delà du monde matériel. La grande majorité des théistes affirment aussi que les personnes humaines ne sont pas que matérielles : elles ont un corps matériel, mais leur âme, ou esprit, locus de leur conscience, est un composant immatériel. Cette thèse, appelée « dualisme », requiert donc aussi un rejet du matérialisme. Jusque là, tout va bien. Le problème est que la section sur le sujet dans le traité d’athéologie est intitulée « Le déni de la matière ». Onfray confond le déni du matérialisme et le déni de la matière. Il comprend bien que l’existence de Dieu ou de l’âme requiert un rejet du matérialisme, car « si tout est composé de matière, l’âme, l’esprit, les dieux le sont aussi » (p.123), mais il ajoute l’affirmation absurde que les monothéismes ont « une forte détestation pour la matière et le réel, donc toute forme d’immanence » (p.135). N’importe quoi. Bien sûr que les chrétiens affirment la matière. Leur affirmation que quelque chose d’autre existe aussi, ne veut évidemment pas dire qu’ils refusent le fait que la matière existe !

Ceci étant, quelles raisons Michel Onfray nous donne-t-il en favmatiereeur du matérialisme ? Il dit que « L’agencement de ces atomes rend compte de la constitution de toute matière, donc du monde » (p. 123). Ce « donc » est injustifié, c’est une pétition de principe, ou raisonnement circulaire. Il présuppose ce qui doit être démontré, à savoir que le monde se réduit à la matière. Il continue : « le matérialisme constitue la bête noire du christianisme depuis les origines. L’Église ne recule devant rien pour discréditer cette philosophie cohérente qui rend absolument compte de tout le réel » (p.123). Encore une fois, la prétendue capacité du matérialisme à rendre absolument compte de tout le réel n’est qu’une affirmation insupportée. Onfray nous dit que le matérialisme est une philosophie « cohérente ». Le problème est que la cohérence n’implique pas la vérité. Les affirmations « Je suis un adulte américain » et « j’ai le droit de voter aux États-Unis » sont cohérentes, mais elles sont toutes deux fausses : je suis français, je n’ai pas le droit de voter aux États-Unis. Lorsqu’Onfray nous dit que l’Église ne « recule devant rien » pour discréditer le matérialisme, je ne sais pas forcément à quoi il fait référence, mais pour ma part, pour discréditer la thèse, j’offre des arguments. J’ai déjà défendu dans cette critique l’argument moral pour l’existence de Dieu, l’argument évolutionnaire de Plantinga contre le naturalisme, certains autres arguments classiques ont été mentionnés tels que l’argument cosmologique, l’argument ontologique, ou les cinq voies de Thomas d’Aquin ; si ne serait-ce qu’un seul de ces arguments est valable, il s’ensuit logiquement que le matérialisme est faux.

Michel Onfray semble penser qu’une des raisons principales de la réjection chrétienne du matérialisme est que cette thèse exclut la transsubstantiation (p.126-129). Personnellement, j’ai déjà affirmé dans une partie précédente que cette doctrine n’était ni chrétienne ni biblique, ce n’est donc pas ma motivation à moi, alors je passe sur la question, et je profite plutôt de l’occasion pour offrir un argument supplémentaire en réfutation du matérialisme, basé sur la loi logique de la non-distinguabilité des identiques. fingerprintCette loi de logique toute simple dit que si deux choses sont identiques, alors toutes les propriétés de l’une sont des propriétés de l’autre. Exemple, « le mari de Katherine Bignon » et « l’auteur de cette critique » sont identiques, et donc tout ce qui est vrai de l’un est vrai de l’autre : le mari de Katherine Bignon s’appelle Guillaume, l’auteur de cette revue s’appelle Guillaume. Le mari de Katherine Bignon mesure 1m94, l’auteur de cette revue mesure 1m94, etc… et si l’on trouvait une seule chose vraie au sujet du mari de Katherine Bignon qui n’est pas vraie au sujet de l’auteur de cette revue, il s’ensuivrait logiquement que ces deux ci ne sont en fait pas identiques après tout. Rien de cela n’est sérieusement disputable. Appliquons alors le principe à la personne humaine : le matérialiste affirme qu’une personne, comme toute autre chose selon lui, est uniquement matérielle ; la personne doit donc être identique avec son corps physique. Le problème c’est qu’il y a un bon nombre de propriétés de la personne qui ne sont pas partagées avec son corps physique : l’intentionnalité, la subjectivité, les émotions, sont toutes des propriétés de la personne, mais ne sont pas des propriétés du corps physique. Quand je suis joyeux, c’est moi qui suis joyeux, ce n’est pas mon cerveau qui est joyeux. Quand je pense à Paris qui me manque, je pense à ce sujet, mais mon cerveau n’a pas cette intentionnalité : un morceau de matière ne peut pas être « au sujet » d’un autre morceau de matière. De même, j’ai conscience d’exister et d’être conscient, ce n’est pas mon corps qui a conscience d’exister. Toutes ces propriétés de la personne qui ne sont pas des propriétés du corps démontrent qu’une personne n’est pas identique à son corps, et donc que le matérialisme est faux. Il ne rend pas compte de tout le réel (indépendamment de l’existence de Dieu).

Michel Onfray discute enfin des conséquences de la question. Quelle différence cela fait-il que le  matérialisme soit vrai ou faux ? De manière surprenante, il dit que la négation du matérialisme mène au désespoir : « L’espoir d’un au-delà, l’aspiration à un arrière-monde génèrent immanquablement le désespoir ici et maintenant » (p.136-137). Mais bien au contraire, le fait que ce monde ne soit pas la fin de toute chose est une condition nécessaire pour justifier l’espoir ultime. titanicAucun chrétien digne du nom ne se dit « j’ai une autre vie dans le futur hors de ce monde, alors je peux gâcher celui-ci ». Au contraire, la vie après la mort, par définition, fournit au chrétien l’espoir que ses actions dans ce monde auront un impact éternel. Alors évidemment, en aucun cas l’espoir chrétien ne démontre par lui seul qu’un autre monde existe bien, mais l’allégation que le rejet du matérialisme mène au désespoir est démontrablement fausse. Au contraire, le désespoir provient du matérialisme et de la mort. Elle est inévitable, il n’y a aucun espoir d’y échapper. Et si la mort est la fin de toutes choses, c’est le grand effaceur qui empêche la vie humaine d’avoir un sens objectif. Quelle différence entre une voie ou une autre dans ce monde s’il est voué à la destruction ? Tout ce qu’on fait alors est semblable à la personne qui réorganise les chaises sur le pont du Titanic. Le projet est futile, car le navire est en train de couler et tout va relativement bientôt être annulé, annihilé.

En conclusion et pour résumer, le matérialisme qu’Onfray suggère être une bonne raison de rejeter le théisme s’avère être : 1-présupposé et non prouvé, 2-réfuté par tous les arguments théistes offerts ou mentionnés jusqu’ici, 3-réfuté par l’existence de l’âme supportée par l’argument sur la non-distinguabilité des identiques, et 4-incompatible avec tout espoir ultime, du fait qu’il exclue la possibilité que nos actions aient des répercutions au delà de nos courtes vies sur cette terre. En bref, le matérialisme n’est effectivement pas une option pour le chrétien, mais ce n’est donc clairement pas une grosse perte, intellectuelle ou existentielle.

Dans la partie suivante, nous regarderons les thèses scientifiques plus précises que Michel Onfray pense être établies par la science moderne et incompatibles avec le christianisme.

>>> Partie 10

« Hormis toutes nos preuves, il n’y a aucune preuve » : Inventer un débat impossible sur l’existence de Jésus – Partie 8 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray

<<< Partie 7

Dans les parties précédentes de cette critique, nous remarquions que Michel Onfray niait l’existence de débats académiques sérieux sur les arguments logiques concernant l’existence de Dieu. Ils ont lieu à grande échelle dans la littérature académique, sont vivement encouragés par les philosophes chrétiens de calibre, et Onfray niait leur existence. Sur le sujet vers lequel on se tourne maintenant, l’existence de Jésus de Nazareth, Michel Onfray fait le contraire : il n’y a pas de controverse agitée dans les milieux académiques sur la question, et Michel Onfray en invente une. Il revendique la thèse « mythiste », plus populaire sur l’internet que dans les presses académiques, qui affirme que Jésus de Nazareth n’a jamais existé, et que les documents historiques relatant son existence sont des documents mythologiques fictionnels, semblables aux mythes païens relatant les histoires de « l’Ulysse d’Homère, l’Apollonios de Tyane de Philostrate, ou l’Encolpe de Pétrone . . . héros de péplum ». (p.164)

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Onfray n’offre pas vraiment d’argument en faveur de cette thèse, mais il déclare que la question de l’existence de Jésus est un « débat impossible », et procède ainsi (p.158) : « laissons aux amateurs de débats impossibles à conclure la question de l’existence de Jésus et attelons-nous à celles qui importent : qu’en est-il de cette construction nommée Jésus ? pour quoi faire ? dans quels desseins ? afin de servir quels intérêts ? qui crée cette fiction ? de quelle manière ce mythe prend-il corps ? comment évolue cette fable dans les siècles qui suivent ? » En bref, Onfray nous dit vouloir sauter le débat car il est impossible, présuppose que sa position est correcte, et ensuite spécule sur les intentions des supposés inventeurs de Jésus. Il n’y a pas grand-chose que je puisse réfuter ici !

Quelques phrases tentent cependant de soutenir la thèse, alors passons-les en revue. Il nous dit (p.157) « L’existence de Jésus n’est aucunement avérée historiquement. Aucun document contemporain de l’événement, aucune preuve archéologique, rien de certain ne permet de conclure aujourd’hui à la vérité d’une présence effective. » Le problème avec cet argument, c’est que l’absence en question est la même pour un nombre incalculable de personnes historiques dont l’existence ne fait pas l’ombre d’un doute. Ces exigences ne sont pas raisonnables. Il n’y a aucune raison de penser que l’existence de Jésus rende probable que l’on ait des « preuves archéologiques ». Alors de manière plus raisonnable, qu’a-t-on au sujet de Jésus ? On a des documents historiques relatant son existence, écrits à des dates très proches de sa vie (bien qu’écrits quelques dizaines d’années après sa mort, et donc pas de son vivant ; mais il est rare de raconter historiquement la mort d’un individu avant sa mort !) avec du matériel provenant de différentes sources indépendantes, dans des écrits chrétiens, juifs, et païens.

josephusQue fait Michel Onfray de tout ce matériel historique (d’une abondance rare pour une personne relativement obscure et si ancienne que Jésus de Nazareth) ? Il le rejette exhaustivement. Le matériel juif (Flavius Josèphe) et païen (Suétone, Tacite) est rejeté avec une accusation générale d’interpolation (p.159-160) : les chrétiens auraient soi-disant tout fabriqué, et inséré leur Jésus dans les manuscrits de ces historiens juifs et romains. Mais l’affirmation est bien trop rapide. A ma connaissance, aucun historien (athée ou pas) spécialisé sur ces auteurs n’admet un tel scepticisme radical. Il est généralement reconnu que le texte de Josèphe contient une interpolation partielle car il est improbable qu’un juif déclare que Jésus fût le Messie comme le fait ce texte ; mais les érudits spécialistes de Josèphe (non-chrétiens !) affirment essentiellement tous que le passage n’est pas complètement interpolé, et qu’au minimum il fait bien référence à Jésus de Nazareth et aux évènements que ce dernier a causés en Judée au premier siècle. Quant à Suétone et Tacite, l’accusation d’interpolation est entièrement injustifiée. Il n’y a aucune raison textuelle ou contextuelle de douter des passages, et il est même improbable de penser que des chrétiens auraient inséré ces textes qui sont insultants vis-à-vis de Jésus et de ses disciples.

Mais de toutes façons, nos sources historiques principales et certainement les plus fiables sur Jésus de Nazareth sont les documents chrétiens : les quatre biographies anciennes de Jésus qui ont été plus tard regroupées sous une même couverture sous les noms de Matthieu, Marc, Luc et Jean, ainsi que les épîtres de Paul, Pierre, Jean, Jacques, relatant les traditions chrétiennes anciennes au sujet de Jésus. Onfray les rejette d’un tour de main puisqu’écrits par les chrétiens à qui on ne peut apparemment pas faire confiance, mais même là, sa thèse à leur sujet semble incohérente. Il nous dit que toutes leurs histoires ne sont que des « fables », mais qu’ils les croient honnêtement : « La création de ce mythe est elle consciente chez les auteurs du Nouveau Testament ? Je ne le crois pas …  Marc, Matthieu, Jean et Luc ne trompent pas sciemment . . . Aucun n’a rencontré physiquement Jésus. » (p.169) Le problème est que ces auteurs, dans leur texte, prétendent au contraire nous rapporter précisément un témoignage oculaire, le leur ou celui des disciples mêmes de Jésus. Matthieu et Jean sont des Apôtres, Luc et Marc sont leurs compagnons. Paul connaissait l’apôtre Pierre lui même, ainsi que Jacques (le frère de Jésus, lui-même un non-croyant jusqu’à ce que Jésus lui apparaisse en personne après sa résurrection). Étant donné que ces individus n’avaient rien à gagner, et tout à perdre en prêchant la résurrection de Jésus ; et que certains ont même perdu la vie pour cela, Onfray sent bien qu’il est improbable de dire qu’ils trompent sciemment, mais alors il n’est pas plus probable de dire qu’ils se trompent honnêtement sur un élément aussi fondamental que l’existence même de leur maître et Seigneur Jésus Christ ! Par ailleurs, s’ils copient soi-disant les mythes païens de l’époque pour créer un héros de péplum, comment pourraient-ils rester honnêtes dans leurs affirmations qu’il s’agit de la vérité historique sur les évènements relatés ? (cf. Luc 1) La thèse mythiste est aussi complètement improbable du fait que les juifs du premier siècle, fidèles à la Torah, haïssent le polythéisme de leurs voisins païens, et n’auraient jamais adopté leurs histoires idolâtres pour concocter leur version chrétienne à la sauce Jésus.

ehrmanOnfray conclut que la question de l’existence de Jésus est tellement controversée que le débat fait rage «  sans qu’aucune conclusion définitive n’apparaisse et n’emporte définitivement l’avis général » (p.160) A ce niveau, c’est de la désinformation : « l’avis général » ne fait aucun doute ; la presque totalité des érudits spécialistes publiés dans des revues académiques (incluant bien-sûr les athées et les ultra-libéraux, sceptiques radicaux) sur le sujet, maintiennent l’existence de Jésus. La position mythiste sceptique est tellement minoritaire que de l’appeler « marginale » est encore un euphémisme monumental. Même un polémiste tel que Bart Ehrman, critique textuel du Nouveau Testament, et auteur de nombreux livres attaquant tous les aspects imaginables du christianisme, s’est senti obligé d’écrire un livre pour défendre le fait que Jésus existait, et affirmer que la position mythiste est embarrassante. Alors évidemment, on ne détermine pas la vérité en comptant les têtes, mais le débat n’est clairement pas celui qu’Onfray nous dépeint.

eccehomoDans son attaque de la fiabilité des textes chrétiens, Michel Onfray avance alors quelques allégations d’erreurs historiques, mais elles trouvent toutes aisément des réponses. Il trouve improbable que Pilate, « un gouverneur haut de gamme de l’Empire romain » s’occupe de Jésus, mais c’est au contraire aisément explicable par le fait que Pilate cherche à éviter l’émeute qui se profile dans sa province lorsque les foules s’emparent de Jésus. Onfray nous dit que « Pilate ne peut être procurateur selon le terme des évangiles, mais préfet de Judée, car le titre de procurateur apparaît seulement vers 50 de notre ère » (p.172). C’est correct, sauf qu’aucun des évangiles n’appelle Pilate « procurateur » ! Il est appelé « gouverneur » en Mat. 27 :15, ἡγεμών (hégémon), ce qui est l’équivalent grec du latin praefectus. Onfray nous dit que Pilate n’était pas doux, mais cruel et cynique. Là encore, les évangiles ne le disent pas doux non plus, ils disent simplement qu’il objecte initialement aux demandes de crucifixion ; il n’est en effet pas disposé à se faire manipuler par les foules pour tuer Jésus sans preuves. Le portrait brutal de Pilate est par ailleurs donné par Luc lui-même dans une autre anecdote mentionnant un massacre (Luc 13 :1). Onfray trouve ensuite la crucifixion invraisemblable, car « à l’époque, on lapide les juifs, on ne les crucifie pas » ; c’est encore historiquement incorrect : les juifs étaient crucifiés à tout bout de champ dans l’antiquité, l’historien John Dickson dit même que c’était probablement le peuple le plus crucifié de l’histoire ancienne. Onfray continue : « la crucifixion suppose une mise en cause du pouvoir impérial, ce que le crucifié ne fait jamais explicitement » (p.173). Oui, Jésus ne le fait jamais ; en d’autres termes, il est innocent. Mais c’est l’accusation qui est portée contre lui, il est donc parfaitement logique que lorsqu’on le condamne (à tort !) ce soit le châtiment prévu pour ce chef d’accusation. Enfin, Onfray dit qu’après la crucifixion, une « mise en tombeau est exclue. Fictions… » Mais au contraire, il y a des exemples chez Philon d’Alexandrie et Flavius Josèphe de crucifiés mis en tombe.

pierreEn bref, l’analyse historique de Michel Onfray est irresponsable, et le chrétien qui fait confiance au témoignage historique des documents du Nouveau Testament est largement dans son droit, et intellectuellement justifié. Ces documents historiques sont tôt, multiplement attestés, concèdent parfois des faits embarrassants attestant de leur sincérité, une sincérité qui est en outre demandée par le témoignage des martyrs allant jusqu’à la mort en proclamant leur témoignage du Seigneur ressuscité : nul ne maintient jusqu’à la mort une proclamation dont on l’accuse, s’il sait qu’il s’agit d’une fable de son invention.

Alors évidemment, aucune des ces preuves historiques n’est entièrement irréfutable. Tout peut être nié avec un peu de mauvaise volonté, en élevant simplement le niveau de scepticisme mis en œuvre lors de l’étude de ces textes historiques ; mais la question se pose alors : ce scepticisme est-il justifié, et est-il appliqué sur toute la ligne par Michel Onfray au sujet d’autres personnes historiques d’antiquité? C’est à mon tour de douter.

>>> Partie 9

« Venir du ciel sans tomber des nues » : Inspiration de la Bible, canon, et variations textuelles – Partie 7 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray

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<<< Partie 6

Dans la partie précédente de cette critique, nous expliquions ce qu’est l’évangile biblique, et remarquions que  la source d’enseignement qui fait autorité pour le chrétien n’est pas l’église ou l’évêque de Rome, mais la bible. L’inspiration divine de la bible et son statut de « parole de Dieu » ne sont pas nécessairement affirmés par la totalité des chrétiens, mais ces croyances sont suffisamment répandues et suffisamment centrales pour le chrétien (à mon sens) pour qu’il vaille la peine de défendre leur cohérence contre les arguments incorrects de Michel Onfray.

Il avance les trois lignes d’objections suivantes : 1-La bible ne peut pas être la parole de Dieu car elle a été composée de manière historique par les hommes, 2-Le périmètre du canon de la bible (quels livres en font partie et quels livres sont exclus) est arbitraire et politique, ce qui est incompatible avec la thèse de sa révélation divine, et 3-La copie et recopie du texte et sa distorsion au fil des siècles nous empêchent de faire confiance à la bible, car nos manuscrits contiennent des corruptions textuelles.

Répondons dans l’ordre à ces trois objections mal conçues.

Tout d’abord, la question de l’inspiration divine. De toute évidence, Michel Onfray ne comprend pas ce qu’affirment les chrétiens à ce sujet. Il dit en page 55 que Spinoza « avance l’idée que la Bible est un ouvrage composé par divers auteurs et relève d’une composition historique, donc non révélée ». Cette inférence est un non-sequitur. De la composition historique de la bible, il ne s’ensuit pas un instant qu’elle soit « non révélée ».  La doctrine chrétienne de l’inspiration n’exclut aucunement une composition humaine ; bien au contraire, elle la requiert ! paul_valentinL’enseignement chrétien à ce sujet est que Dieu a décidé de révéler sa parole en inspirant des hommes, dirigeant de manière providentielle leurs écrits humains afin de communiquer ce qu’il souhaitait affirmer avec son autorité divine. Le processus est décrit de manière plus ou moins explicite dans la bible elle même : les écritures ne sont ni dictées ni tombées du ciel par magie ; elles sont « inspirées » (du grec theopneustos en 2 Tim. 3 :16) par Dieu. « Ce n’est pas par une volonté d’homme qu’une prophétie a jamais été apportée, mais c’est poussés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu » (2 Pi .1 :21). Ainsi, lorsqu’Onfray dit en page 115 qu’une analyse historique nous « dispense de croire ces textes inspirés et produits sous la dictée de Dieu », il confond la bible et le koran ! Selon l’islam, le koran a été dicté à Mahomet par l’ange Gabriel (une affirmation que les chrétiens rejettent, évidemment), mais aucun chrétien n’affirme que la bible a été « dictée », un terme qu’Onfray emploie pourtant de manière répétée : « Yahvé n’a rien dicté » (p.116). Ce sophisme épouvantail récurant n’est même pas le pire, puisque Michel Onfray en vient même à affirmer que la bible n’est pas « tombée du ciel », comme si les chrétiens affirmaient quoi que ce soit de semblable. Il nous dit (p.204) que les « dévots » affirment que ces livres sont « tombés un jour du ciel de manière miraculeuse ou dictés à un homme inspiré par un souffle divin inaccessible au temps ». –N’importe quoi.

« Pas plus que les fables persanes ou les sagas islandaises ces pages ne descendent du ciel. » –Évidemment ! Mais donc aucunes des ces objections ne touche de près ou de loin la doctrine chrétienne de l’inspiration de la bible : des hommes écrivent la parole de Dieu sous l’inspiration divine providentielle.

Passons alors aux objections d’Onfray sur le contenu du canon biblique.

Vis à vis du contenu de la bible, Michel Onfray écrit ceci : « Le canon testamentaire procède de décisions politiques tardives, notamment quand Eusèbe de Césarée, mandaté par l’empereur Constantin, constitue un corpus à partir de vingt-sept versions, nous sommes dans la première moitié du IVe siècle ; les écrits apocryphes sont plus nombreux que ceux qui constituent le Nouveau Testament. » (p.116)

constantineLa nature de l’objection est un peu floue, mais j’assume qu’il s’agit ici d’une complainte portant sur les critères d’inclusion des livres. L’affirmation que les décisions canoniques sont « politiques et tardives » n’est pas supportée par Michel Onfray avec la moindre preuve vérifiable (quel intérêt politique aurait dirigé Constantin dans ses soi-disant décisions d’inclusion ou d’exclusion ?), donc il n’y a pas grand-chose que je puisse réfuter, mais clairement, historiquement, le canon n’a pas été déterminé par Constantin. Bien avant lui, les écritures du Nouveau Testament avaient été reconnues comme faisant autorité. Ultimement, pour le chrétien, le canon est déterminé par l’acte d’inspiration de Dieu. Si Dieu inspire certains livres et pas d’autres, alors certains livres appartiennent au canon, et d’autres pas. La question pertinente se posant alors, est « quelles sortes de critères ont été utilisés par l’Église pour reconnaître que certains livres sont inspirés et d’autres ne le sont pas ? » Sans trop entrer dans les détails, voici les critères qui ont joué un rôle dans leur reconnaissance du canon : 1-Apostolicité, 2-Universalité, 3-Orthodoxie, 4-Liturgie. Les livres ont-ils été écrits par des apôtres ou des personnes connectées aux apôtres ? Les livres sont ils acceptés de manière universelle au travers du monde chrétien ? Contiennent ils des enseignements cohérents avec ce qui a déjà été révélé ? Et sont ils utilisés tôt dans les services d’églises pour la liturgie ? Ces critères ne sont pas nécessairement employés de manière strictement absolue, mais ils justifient largement l’inclusion des livres canoniques, et l’exclusion par exemple des écrits gnostiques de la fin du deuxième siècle. Quand Onfray nous dit que les « écrits apocryphes sont plus nombreux que ceux qui constituent le Nouveau Testament », je me demande ou se trouve le problème. Si le critère de différenciation est justifiable, (et ceux que je viens d’offrir me semblent clairement justifiés), ce n’est certainement pas le nombre de candidats qui fait la différence ! Les candidats aux concours d’entrées aux grandes écoles sont bien plus nombreux que les élèves admis, mais en aucun que cela ne veut dire que les critères d’admission sont arbitraires ou politiques !

Ces considérations réfutent avec succès l’affirmation non supportée par Onfray que le canon est arbitraire et politique.

Enfin, la dernière objection de Michel Onfray concerne la fiabilité du texte lui même. Nous n’avons pas aujourd’hui les documents originaux du Nouveau Testament, et Onfray affirme qu’il est alors irrationnel de faire confiance au texte, car il aurait été corrompu par les copies à travers les siècles : « Ces pages écrites par un nombre considérable de personnes, après de long siècles de tradition orale sur une période historique extrêmement étendue, le tout ayant été mille fois copié par des scribes peu scrupuleux, niais, voire réellement et volontairement falsificateurs » (p.204).

Cette objection est probablement la plus facilement réfutable. La fiabilité du texte du Nouveau Testament est tout bonnement impeccable. Le niveau de certitude permis par nos manuscrits dépasse celle que l’on a pour tout autre document d’antiquité, et de très loin. Lorsque des différences sont introduites par la copie d’un texte (erreurs de copies, erreurs d’orthographe, changements involontaires ou volontaires, additions, corrections, etc.), il suffit de comparer les différents manuscrits pour établir quelle lecture est apparemment originale. Pour ce faire de manière fiable, il y a alors deux critères qui entrent en jeu : « combien de manuscrits a-t-on ? et à quel point sont ils anciens ? »

P52En la matière, c’est bien simple, le Nouveau Testament surpasse toute compétition. Alors que le nombre moyen de copies pour des documents d’antiquité (tels que les écrits de César, d’Omer, ou de Platon, par exemple) est de quelques dizaines ou centaines tout au plus, nous avons aujourd’hui plus de 5700 manuscrits en Grec, plus de 10000 copies en Latin, et encore d’autres milliers dans d’autres langues anciennes ou dans des citations par des pères de l’église. Et pour ce qui est de la date, pour les documents d’antiquité moyens, il faut attendre plusieurs siècles (parfois 400 ans, 900 ans) avant d’avoir une seule copie ; alors que nos manuscrits du Nouveau Testament remontent jusqu’à une trentaine d’années seulement après leur écriture. (Le papyrus « P52 » est le plus ancien officiellement catalogué à ce jour, daté à 125 après J.C.). Alors Onfray a raison quand il dit que « Les plus anciens datent d’un demi-siècle après l’existence supposée de Jésus » (p.205), mais il ne s’ensuit évidemment pas qu’il nous faille douter de leur fiabilité ; bien au contraire, leur fiabilité est largement supérieure à tout autre document d’antiquité (pourtant pas sérieusement remis en doute). Il ajoute « aucune copie des évangiles n’existe avant la fin du IIe ou le début du IIIe. » (p.205-206) S’il demande par là un manuscrit quelconque d’un des évangiles, alors cette affirmation est réfutée par l’existence de P52. Et s’il demande une copie complète des évangiles, alors le standard est arbitraire, mais soyons clair : même si nos documents ne remontaient qu’au début du troisième siècle, leur fiabilité resterait exceptionnelle. Les milliers de manuscrits anciens dont on dispose aujourd’hui nous permettent dans la presque totalité des cas de reconstruire le texte original avec un haut niveau de certitude, et pour les quelques endroits ou les décisions sont un peu plus difficiles, nos textes modernes nous le signalent dans les notes de bas de page, et n’affectent de toute façon aucune doctrine fondamentale du christianisme.

Les affirmations de corruptions textuelles sont donc sans mérite. Michel Onfray est libre de ne pas aimer ce que dit la bible, mais il est n’est pas cohérent de dire qu’on ne sait pas ce qu’elle dit.

>>> Partie 8

« Moins catholique et plus chrétien que le Pape » : sophisme épouvantail, catholicisme, et l’évangile – Partie 6 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray

<<< Partie 5

Jusqu’ici, cette critique s’est focalisée sur les arguments concernant l’existence de Dieu en général, sans inclure de thèse particulièrement controversée sur la nature de ce Dieu. Cela permit d’établir qu’aucun argument de Michel Onfray ne supportait l’athéisme avec succès, et que plusieurs d’entre eux offraient même les prémisses d’arguments convaincants en faveur de l’existence de Dieu.

Nous en arrivons maintenant à la critique plus spécifique offerte par Michel Onfray, à l’encontre des trois monothéismes :  le judaïsme, l’islam et le christianisme.

epouvantailEn tant que chrétien moi même, je n’ai aucun intérêt à défendre le judaïsme et l’islam dans les domaines où ils contredisent ce que je crois être la vérité chrétienne, mais même pour ce qui est du christianisme, il est maintenant important de prendre un moment pour préciser de quoi il s’agit, car les critiques de Michel Onfray concernant le christianisme ne peuvent avoir de succès que si elles ont bel et bien le christianisme pour cible. Et en l’occurrence, Onfray critique un bon nombre de choses qui n’ont rien à voir avec le christianisme biblique. Cette manœuvre logique, intentionnelle ou pas, s’appelle « le sophisme épouvantail », et consiste à présenter la position d’un adversaire de manière erronée et facilement réfutable, pour ensuite clamer la victoire lorsque cette distorsion est reconnue comme étant une position absurde. Un exemple de sophisme épouvantail des plus flagrants a même été sélectionné pour la quatrième de couverture. Appréciez l’amalgame de l’extrait en question, et sa liste de croyances complètement absurdes attribuées aux « trois monothéismes » (rien que cela), alors qu’aucun chrétien digne du nom ne maintiendrait ces absurdités :

Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d’un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions.

N’importe quoi. Si Onfray pense que le christianisme affirme ces choses, alors je suis ravi de le rejoindre dans la rejection de ces absurdités, et de lui apprendre avec joie que rien de cela n’est requis pour un chrétien fidèle à la bible.

Même dans ses moments les plus attentifs, Onfray ne réfute souvent qu’un épouvantail en lieu et place du christianisme, mais je souhaite lui donner le bénéfice du doute, car je soupçonne fortement que la manœuvre n’est pas volontaire, et est plutôt basée sur une présupposition erronée (bien que compréhensible pour un Français). C’est la fausse idée, explicitement présupposée par Onfray, que « christianisme » veut dire « catholicisme ». Il fait alors face au problème suivant : en réfutant les croyances et pratiques spécifiquement catholiques, il laisse le protestantisme virtuellement intouché, et faillit donc directement dans sa réfutation du « christianisme » en général.

popeEn pages 227 il décrit le pape comme « le premier des chrétiens », et utilise en page 246 les prises de positions du pape Jean-Paul II pour décrire « le christianisme officiel ». C’est incorrect. Pour un protestant, Jésus et le texte biblique font autorité en tant que parole de Dieu, mais l’évêque de Rome n’est pas infaillible. Si Michel Onfray trouve que le pape est ignoble, qu’il garde à l’esprit que Martin Luther le décrivait de son temps comme étant l’antéchrist. La rhétorique incendiaire du « traité d’athéologie » devient timide par comparaison !

Mais même sans pousser la rhétorique au niveau de Luther, lorsqu’Onfray critique les structures d’autorité parfois trouvées dans l’histoire de l’église Romaine, les protestants se trouvent être d’accord. Il écrit : « les prêtres des trois religions refusent qu’on pense et réfléchisse par soi-même. Ils préfèrent donner l’autorisation – l’imprimatur… » (p.118) ou encore, « pendant des siècles le clergé interdit la lecture directe des textes. Il juge leur questionnement historique, humain, trop humain » (p.204). Voila précisément la cause initiale de la réforme protestante : la démocratisation de la bible. « ad fontes ! » s’exclamèrent les réformateurs : « aux sources !». L’enfreint des interdits de lire et traduire la bible est la raison pour laquelle les protestants se sont mis à … « protester ». Protester les enseignements et pratiques catholiques qu’ils trouvèrent contredire la bible. Luther en Allemagne, Tyndale en Angleterre, la bible est traduite dans la langue commune, pour ne pas laisser le message de l’évangile dans les mains exclusives du clergé, et pour proclamer la bonne nouvelle à ceux qui en ont besoin, à savoir : tout le monde. Voilà un effet merveilleux de la réforme.

Cela dit, même dans le camp catholique, l’ère des interdits de lire la bible est finie depuis longtemps, de telle sorte que quand Michel Onfray affirme « nous vivons toujours peu ou prou sous ce règne », il distord même le catholicisme. La Bible est aujourd’hui scrutée de manière critique et attentive sous tous les angles par les académiques catholiques et protestants.

Mais continuant l’amalgame entre christianisme et catholicisme, Michel Onfray dit que « l’Eglise » croit à la transsubstantiation, et que c’est un problème à la lumière du matérialisme (p.126). Je reviendrai plus tard sur sa discussion du matérialisme, mais pour le moment, il me faut encore répondre que non, « l’église » n’enseigne pas la transsubstantiation. Onfray annonce même que « L’église des premières heures croit à ce miracle ». Non. C’est un développement tardif, romain, et non biblique. Il conclut que « le destin du christianisme se joue dans cette pitoyable comédie de bonneteau ontologique. » Mais ce n’est donc pas le christianisme qu’il vise, et bel et bien une partie du catholicisme.

En bref, pour permettre un débat fructueux, je me dois maintenant de clarifier ce qui est essentiel pour le chrétien plus biblique mais moins catholique que le pape. Quel est le cœur de l’évangile ?

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Évangile (euangelion) en Grec, veut dire « bonne nouvelle ». Quelle est cette bonne nouvelle ? Pour le chrétien, la bonne nouvelle commence par une mauvaise nouvelle. La mauvaise nouvelle est que tous les hommes ont péché. Nous avons tous enfreint la loi morale de Dieu, et savons que nous sommes coupables, même par nos propres standards personnels : nous avons menti, volé, trompé, tué, convoité, du plus grand au plus petit, nous sommes tous coupables. « il n’en est aucun qui fasse le bien, pas même un seul » (Rom. 3:12). Dès lors, nous sommes tous sujets à la juste colère divine, et sans excuse (Rom. 1:18-21). Jésus enseigne qu’après la mort, les hommes doivent rendre compte de leur vie à leur créateur, et il y aura « pleurs et grincements de dents ». La question se pose alors tout naturellement : comment l’homme pécheur peut il être réconcilié avec un Dieu parfaitement juste ? La réponse biblique? « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle.» (Jean 3:16). Par amour pour nous, Dieu est entré dans sa création en la personne de Jésus de Nazareth, a vécu la vie parfaite que nous aurions du vivre, et malgré son innocence parfaite, est mort sur la croix, et est ressuscité le troisième jour. Il est mort à notre place, pour payer le prix de notre péché, et échanger sa droiture contre notre culpabilité « Celui qui n’a point connu le péché, il l’a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu ». (2 Cor. 5:21) Ainsi, il nous rachète par sa grâce, nous qui ne pouvions pas nous sauver nous même. Et comment reçoit-on ce cadeau gratuit ? Par la foi seule en Jésus et non pas par des bonnes œuvres, ou des rituels religieux. « C’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce n’est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie. » (Eph. 2 :8-9). Et voilà le cœur de la « bonne nouvelle » : la vie éternelle et le pardon des péchés sont gratuits, et obtenus par celui qui se repend de ses péchés, et place sa foi en Jésus seul. « Celui qui croit au fils a la vie éternelle ; celui qui ne croit pas au fils ne verra point la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui. » (Jean 3:36).

Voilà en bref le cœur du christianisme. Si Michel Onfray souhaite, tel qu’il l’annonce, réfuter « le christianisme », telle est la cible appropriée, tout du moins bibliquement, même si l’église catholique se trouvait enseigner le contraire.

Sur un plan plus personnel, je me permets d’ajouter un mot de défense de Michel Onfray, car ce message incroyable, que la vie éternelle est un cadeau gratuit qui s’obtient instantanément par la foi seule en Jésus et pas par les bonnes œuvres ou les gri-gris religieux, je ne l’avais moi même jamais entendu malgré des années à fréquenter l’église catholique depuis mon plus jeune âge. Ce n’est que plus tard, en tant qu’athée, que par un concours de circonstances improbable, je finis par me repencher sur la question de Dieu, et découvris que c’était le cœur du nouveau testament : Jésus est mort pour sauver des pécheurs, justifiés par la foi en lui, et non pas par leurs bonnes œuvres.

Alors évidemment, si une personne se repent sincèrement de son péché et place ainsi sa foi en Jésus seul, il s’ensuit que son cœur changé va l’emmener à produire de bonnes œuvres, et qu’au contraire, une personne qui ne fait que « dire » qu’il a la foi en Jésus, et ne montre aucun signe de vie changée est bien probablement une personne qui n’a pas réellement reçu l’évangile (Jac. 2:14-18). En ce sens, Onfray a raison de critiquer l’hypocrisie des personnes religieuses : « Mais on se marie encore beaucoup à l’église – pour faire plaisir aux familles et belles-familles, prétendent les hypocrites. » (p.79). Il est donc entièrement incohérent de se dire « croyant, mais non pratiquant ». Mais il en reste que ces bonnes œuvres ne sont pas la base de notre acceptation par Dieu ; elles sont le témoin de notre gratitude pour la grâce de Dieu que nous ne méritions pas, mais avons reçu gratuitement, lorsque nous avons placé notre foi en Jésus.

« Car le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle en Jésus Christ notre Seigneur. » (Romains 6:23).

>>> Partie 7

« La vérité (ou pas) dans le collimateur » : sophisme génétique, dysfonction cérébrale, et naturalisme auto-réfutant – Partie 5 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray

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<<< Partie 4

Une autre ligne d’argumentation offerte par Michel Onfray dans les premières pages de son livre « traité d’athéologie » consiste à critiquer la source des croyances théistes, c’est à dire le mécanisme à travers lequel les croyances en Dieu sont formées dans la tête du croyant. Si le monothéiste croit en l’existence de Dieu, affirme Onfray, ce n’est pas parce qu’il a cherché (et trouvé) la vérité ; au contraire, les croyances en Dieu proviennent de différentes sources, qui n’ont rien à voir avec la vérité : un désir d’oasis par des hommes assoiffés, un désir de repos par des hommes fatigués, ou un besoin d’espoir par des hommes craignant la mort. Il décrit sa thèse de la soif et de la fatigue en page 17: « Je songe aux terres d’Israël et de Judée-Samarie, à Jérusalem et Bethléem, à Nazareth et au lac de Tibériade, autant de lieux où le soleil brûle les têtes, assèche les corps, assoiffe les âmes, et génère des désirs d’oasis, des envies de paradis où l’eau coule, fraîche, limpide, abondante, où l’air est doux, parfumé, caressant, où la nourriture et les boissons abondent. Les arrières-mondes me paraissent soudain des contre-mondes inventés par des hommes fatigués, épuisés, desséchés par leurs trajets réitérés dans les dunes ou sur les pistes caillouteuses chauffées à blanc. Le monothéisme sort du sable. »

Le même genre de considérations apparaît en page 27 lorsqu’il dit des croyants : « je désespère qu’ils préfèrent les fictions apaisantes des enfants aux certitudes cruelles des adultes. Plutôt la foi qui apaise que la raison qui soucie—même au prix d’un perpétuel infantilisme mental. »

La thèse se précise : les croyances en Dieu, qui proviennent d’un désir autre que de croire la vérité (en l’occurrence un besoin d’apaisement), témoignent d’une défaillance intellectuelle. Un « infantilisme » mental. Autrement dit, l’intellect humain, qui a pour fonction normale de détecter et croire la vérité, se trouve malfonctionner chez le théiste, et génère des croyances qui visent non pas la vérité, mais le confort. Deux dernières citations d’Onfray suffiront pour illustrer  l’idée. Il annonce en page 28 : « La crédulité des hommes dépasse ce qu’on imagine. Leur désir de ne pas voir l’évidence, leur envie d’un spectacle plus réjouissant, même s’il relève de la plus absolue des fictions, leur volonté d’aveuglement ne connaît pas de limites. »

Le langage d’un « aveuglement » témoigne bien d’une « dysfonction » mentale, générant des idées motivées par la peur plus que par la vérité. « Avoir à mourir ne concerne que les mortels : le croyant, lui, naïf et niais, sait qu’il est immortel, qu’il survivra à l’hécatombe planétaire ». Le motif est donc clair : peur, dysfonction mentale, formation d’une croyance qui apaise plutôt qu’une qui correspond à la réalité.

 

En réponse à cette thèse, je propose trois contrarguments, démontrant premièrement qu’elle est impertinente, deuxièmement qu’elle est démontrablement fausse, et troisièmement, qu’elle offre même les prémisses pour un argument qui réfute le naturalisme athée.

Tout d’abord, donc, la charge d’impertinence. Il n’est pas bien clair quelle conclusion ferme Michel Onfray tire de ses affirmations ci-dessus, mais s’il les emploie comme un argument contre la croyance en Dieu, alors il s’agit d’un raisonnement fallacieux appelé le « sophisme génétique ». Cette erreur de raisonnement consiste à critiquer la source d’une croyance (au lieu de sa vérité) pour la rejeter. Le problème est que même si une croyance trouvait son origine dans une source tout à fait douteuse, il se pourrait très bien qu’elle soit quand même juste ! Si une horloge cassée a ses aiguilles bloquées sur trois heures moins le quart, et si, ignorant son défaut, je la consulte à trois heures moins le quart, ma croyance résultante qu’il est trois heures moins le quart provient alors d’une source entièrement douteuse, mais il en reste qu’elle est quand même vraie. De manière similaire, même si l’on concédait que la croyance monothéiste « sort du sable », causée par la fatigue, la soif et la peur, il ne s’ensuivrait pas un instant que cette croyance est fausse. Au grand maximum, il s’ensuivrait qu’elle n’est pas sue de manière fiable.

oasis-300x200Mais en fait, et c’est ma deuxième affirmation, l’explication de Michel Onfray sur la genèse des croyances monothéistes est tout bonnement fausse. D’abord, elle trébuche sur la géographie. Les terres d’Israël, Jérusalem, Bethléem, Nazareth et la Galilée ne sont pas des endroits qui génèrent des envies d’oasis ; ce sont des oasis. Les textes sur la Méditerranée ancienne décrivent l’endroit comme étant particulièrement fertile. Par ailleurs, il est incroyablement imprudent de grouper tous les théistes dans un même panier, annonçant qu’ils sont tous fatigués, assoiffés ou apeurés. Peut-être certains d’entre eux ont au contraire de bonnes raisons supportant leur monothéisme. Je n’ai moi même pas très soif, merci, et quand le soleil de New York me chauffe la tête, je remercie Dieu pour mon climatiseur. Dans tous les cas, j’ai déjà mentionné (et parfois développé) dans cette critique un nombre certain d’arguments pour l’existence de Dieu, basés sur la vérité de prémisses défendues, et non pas sur ma peur de la mort ou la difficulté de ma vie. Ceux-ci servent de réfutation à la thèse présente, qui n’est donc pas qu’impertinente, mais belle et bien fausse.

Enfin, je conclue cette section une fois de plus en montrant que dans le voisinage de l’argument invalide de Michel Onfray, se trouve en fait un argument valide contre son naturalisme athée, un argument qui a été développé par Alvin Plantinga, et appelé « l’argument évolutionnaire contre le naturalisme ». Selon cette ligne de pensée, il est admis que Michel Onfray a raison de se focaliser sur la « fonction » des facultés cognitives qui entrent en jeu dans notre développement du savoir. Lorsque notre intellect génère des croyances motivées par la peur plutôt que par la vérité, il nous fait défaut ; il ne fonctionne pas proprement. Pour qu’une croyance véritable soit un cas de savoir, il faut qu’elle soit générée par nos facultés cognitives fonctionnant proprement, visant la vérité.

Le problème pour Michel Onfray, est que si son athéisme est vrai, et si la seule chose qui existe est la nature, alors la fonction de nos facultés cognitives n’est pas de détecter la vérité, et elles ne sont alors pas fiables.

plantinga_0Je m’explique. Si Dieu existe, alors l’homme, créé par Dieu, attribue logiquement le fonctionnement de ses facultés cognitives au dessein de son créateur : Dieu créa l’homme a son image, avec un intellect conçu pour viser la vérité et former des croyances vraies, obtenant du savoir sur le monde. Si Dieu n’existe pas, en revanche, quelle est la fonction de nos facultés cognitives ? Qui les a conçues et dans quel but? Réponse : l’évolution, pour nous rendre aptes à la survie. Selon la théorie Darwiniste, le cerveau humain et ses facultés cognitives extrêmement complexes sont le fruit non pas d’un dessein intelligent, mais d’un long processus naturel, de mutations aléatoires, filtrées par la sélection naturelle retenant les mutations utiles à la survie, et éliminant les mutations mal-adaptives. C’est la théorie standard de l’évolution. Le problème apparaît alors : si la fonction de nos facultés cognitives est d’assurer la survie de l’individu, alors il n’y a pas de raison de penser qu’elles soient fiables pour produire du savoir véritable. Lorsqu’elles fonctionnent proprement, nos facultés cognitives visent notre survie, mais ne visent pas particulièrement la vérité. Ce n’est pas qu’elles visent le mensonge non plus ; c’est juste que la vérité leur est indifférente. Une croyance peut être vraie ou fausse, ce qui compte c’est que l’individu qui la croit ait un bénéfice en terme de survie. Dès lors, nous avons une raison de douter de leur capacité à produire des croyances vraies, dans la mesure où ce n’est pas leur fonction.

Une réponse typique de l’athée consiste à rétorquer qu’il va de soi que si nos facultés cognitives sont fiables pour obtenir la vérité, alors elles fournissent par là même un avantage en terme de survie. Le problème, c’est que ce fait n’a aucun impact sur la question qui nous intéresse. Pour faire confiance à nos facultés cognitives, il aurait fallu non pas que « si elles sont fiables alors elles aident à la survie » ; mais au contraire que « si elles aident à la survie, alors elle sont fiables » ; et cette dernière implication n’est absolument pas vraie ; il n’y a aucune raison de penser que si nos facultés cognitives sont adaptées à la survie, alors elles sont fiables pour produire des croyances vraies.

sabliereIl s’ensuit donc qu’un athée naturaliste qui croit à l’évolution, dispose d’une raison de douter de la fiabilité de ses facultés cognitives pour détecter la vérité. Mais évidemment, s’il tient une raison de douter de cela, alors c’est une raison de douter de toutes les croyances produites par ces facultés cognitives, naturalisme athée et évolution inclus. La croyance jointe en l’évolution et le naturalisme athée est donc littéralement auto-réfutante, et ne peut pas être adoptée rationnellement.

On voit donc ici une fois de plus que l’argument offert par Michel Onfray non-seulement échoue dans son attaque du théisme, mais présente même un challenge intellectuel supplémentaire pour sa propre position athée.

>>> Partie 6

« Tout est-il permis ? » : l’objectivité de la moralité et l’existence de Dieu – Partie 4 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray.

<<< Partie 3

La partie précédente de cette critique concluait que le problème du mal était un échec pour réfuter l’existence de Dieu. Mais la situation est en fait pire que cela pour l’athéisme de Michel Onfray : si l’existence objective du mal ne réfute en effet pas l’existence de Dieu, bien au contraire, elle la démontre ! Cet argument se défend brièvement ainsi :

Gun-Backfire-300x240Si Dieu n’existe pas, alors la moralité humaine n’est pas objective, mais subjective. Cette affirmation conditionnelle est acceptée à la fois par des théistes et des athées. Mais en fait, il existe au moins certaines valeurs morales objectives (tel qu’il est présupposé dans l’argument athée offert précédemment par Michel Onfray : le mal existe objectivement), et donc il s’ensuit logiquement que Dieu existe. L’argument est logiquement valide, c’est-à-dire que sa conclusion s’ensuit logiquement de ses deux prémisses. Défendons ainsi la vérité de ces deux prémisses.

La première affirme que si Dieu n’existe pas, alors il n’existe pas de valeur morale objective. Traditionnellement, la vision du monde chrétienne a ancré la moralité sur la volonté et les commandements divins : « tu ne mentiras pas, tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, tu ne commettras pas de meurtre, aime ton prochain comme toi même, etc. » Étant donné que Dieu, par définition, est le créateur et designer de l’univers ainsi que la source ultime de toute bonté, il est aisé de comprendre qu’il fasse autorité en terme de moralité pour sa création: ayant créé les hommes, il déclare tout naturellement son dessein au sujet de ce que les hommes devraient faire ; il garantit ainsi l’objectivité de leurs obligations morales.

friedrich-nietzsche-1Mais si au contraire Dieu n’existe pas, alors la seule source restante pour la moralité humaine est l’individu où la société, et est donc subjective. Ce qu’un individu trouve bon, son voisin le trouve mal, et il en va de même pour les sociétés, dans le présent comme dans l’histoire. Quand la population nazie affirme qu’il n’est pas mal et qu’il est même moralement bon de tuer les juifs et les tziganes, une autre nation peut se plaindre qu’elle ne partage pas le même jugement de valeur dans ses règles de moralité à elle, mais sans Dieu siégeant au dessus des cultures et des individus, elle ne peut pas dire que sa moralité est « correcte », et celle des nazis incorrecte. sartre-300x229Elle ne peut pas dire que sa moralité est « meilleure », mais seulement qu’elle est « différente ». Le bien et le mal deviennent alors des notions subjectives, et c’est ce que communique Dostoïevski dans sa phrase célèbre que Michel Onfray cite en page 75 : « Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis ». Michel Onfray déplore la connexion, mais cette vérité conditionnelle n’est pas l’apanage des théistes : elle est proclamée en long et en large dans les écrits de Nietzche et de Sartre pour ne citer que deux géants athées. Ces derniers affirment que si Dieu n’existe pas, la moralité est subjective ; et bien sûr, ces deux là encaissent le coup et présupposant l’athéisme, se voient affirmer le nihilisme qui s’ensuit : la moralité n’est pas objective, il n’y a pas réellement de bien et de mal, uniquement des différences d’opinion humaines, sans observateur transcendant privilégié pour les départager.

st_barthelemy-300x180Le problème, c’est que cette conclusion est constamment contredite par notre expérience morale : le mal que l’on rencontre dans cette vie n’est pas une illusion. L’holocauste est réellement mal, et il serait resté mal même si les nazis avaient gagné la guerre et tué tous ceux qui s’y opposaient. Torturer ou violer un bébé n’est pas juste une affaire de préférences personnelles, c’est une abomination morale, et l’opinion du psychopathe qui n’est pas d’accord n’est pas juste « différente », elle est fausse. Aimer et protéger ce bébé est objectivement bon. Le bien et le mal existent vraiment, et cette thèse plutôt évidente, Michel Onfray l’affirme tout au long de son livre lorsqu’il dénonce (bien souvent à juste titre) tout le mal qui a été fait au nom de Dieu. Il ajuste le slogan de Dostoïevski pour déclarer « Parce que Dieu existe, alors tout est permis », et condamne « les croisades, l’inquisition, les guerres de religion, la Saint Barthelemy, les bûchers… » (p.73) les prêtres pédophiles et la couverture de leurs agissements (p.75). Michel Onfray est un moralisateur insatiable, et il a bien raison ! Je ne peux que le rejoindre et dire « amen ». Ces atrocités qu’il liste sont moralement abominables. Objectivement. Ce qui par l’argument ci-dessus, implique logiquement que Dieu existe.

La réponse de Michel Onfray à cet argument consiste à attaquer plutôt une de ses fréquentes distorsions. Il écrit (p.75) : « Qu’on cesse donc d’associer le mal sur la planète et l’athéisme ! L’existence de Dieu, me semble-t-il, a bien plus généré de conflits et de guerres dans l’histoire que de paix, de sérénité, d’amour du prochain, de pardon des péchés ou de tolérance. »

Mais c’est une incompréhension de la thèse présente. L’argument moral n’affirme pas un instant que croire en Dieu soit nécessaire pour vivre moralement. A vrai dire, la bible déclare que Dieu a écrit sa loi morale dans le cœur des non-croyants (Romains 2). Il est tout à fait possible (si ce n’est probable !) que Michel Onfray soit plus généreux et plus altruiste et plus sympathique et plus aimant que moi ou que la plupart des chrétiens qu’il a rencontrés. J’aimerais beaucoup que ceux qui professent le nom de Jésus vivent admirablement en accord avec ses enseignements, mais je ne me fais pas d’illusion sur la question : un grand nombre de personnes qui professent Jésus reflètent terriblement mal son caractère. Ceci étant admis, l’argument moral ne dit rien au sujet de la croyance en Dieu, mais affirme que l’existence de Dieu est nécessaire pour ancrer l’objectivité de la moralité. C’est donc une fausse piste lorsqu’Onfray regrette  en page 73 que: « La vieille idée persiste de l’athée immoral, amoral, sans foi ni loi éthique. » et argumente ensuite que si la moralité était du côté de la religion, alors « on aurait vu non pas les athées … mais les rabbins, les prêtres, les papes, les évêques, les pasteurs, les imams, et avec eux leurs fidèles, tous leurs fidèles—et ça fait du monde… —pratiquer le bien, exceller dans la vertu, montrer l’exemple et prouver aux pervers sans Dieu que la moralité se trouve de leur côté. » (p.74-75) C’est faux. Cet état d’affaire aurait été souhaitable, mais il n’y a aucune raison de penser qu’il s’ensuit de la seule existence de Dieu. Michel Onfray confond là encore épistémologie et ontologie. La croyance en Dieu n’est absolument pas nécessaire pour reconnaître et affirmer que l’amour de son prochain est moralement bon, mais son existence est nécessaire pour maintenir l’objectivité de cette vérité.

modus-tollensEn conclusion, l’argument ci-dessus établit que si Dieu n’existait pas, il n’existerait pas de valeur morale objective, mais qu’en fait au moins certaines valeurs morales objectives existent, ce qui implique logiquement que Dieu existe, de telle sorte que le mal, loin de prouver que Dieu n’existe pas, prouve même précisément son contraire.

Nous poursuivrons cette critique la prochaine fois avec une évaluation des thèses de Michel Onfray sur ce qui cause les hommes à croire en Dieu, des thèses qui, là encore, se trouvent être non seulement impertinentes, mais aussi l’occasion même d’un argument valide supplémentaire contre l’athéisme.

>>> Partie 5

Le problème du mal : « contorsions métaphysiques » pour le chrétien ? – Partie 3 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray

<<< Partie 2

Même si l’argument athée traditionnel du « problème du mal » n’est pas plus développé par Michel Onfray que dans sa citation de deux phrases (ci-dessous), étant donné que c’est le seul argument athée offert dans tout le livre, il est bon d’offrir ici une réponse par nature trop brève, mais un peu plus longue que deux phrases. Pour mémoire, Onfray écrivait : « Les théistes ont fort à faire en termes de contorsions métaphysiques pour justifier le mal sur la planète tout en affirmant l’existence d’un Dieu à qui rien n’échappe ! Les déistes paraissent moins aveugles, les athées semblent plus lucides. »

serpent-300x247Avant d’offrir mes réponses à cet argument, je me dois de noter que la littérature philosophique chrétienne à ce sujet est incroyablement abondante : arguments et contre-arguments se trouvent à foison. Michel Onfray ne fait pas qu’éviter tout ce matériel, il prétend et affirme qu’il n’existe pas ! Il nous dit en page 87 :

« La construction de leur religion, la connaissance des débats et des controverses, les invitations à réfléchir, analyser, critiquer, les confrontations d’informations contradictoires, les débats polémiques brillent par leur absence dans la communauté où triomphent plutôt le psittacisme et le recyclage des fables à l’aide d’une mécanique bien huilée qui répète mais n’innove pas, qui sollicite la mémoire et non l’intelligence. »

—Non.

Nulle ne peut lire le travail d’Alvin Plantinga, Peter van Inwagen ou William Lane Craig ou des dizaines (des centaines ?) de leurs semblables, ou assister à une conférence de l’Evangelical Philosophical Society, ou de la Society of Christian Philosophers, et proférer ces accusations : leur travail est rigoureux, volumineux, n’est vraisemblablement pas unique, et leur raison d’être est précisément de produire en masse ce qu’Onfray nous dit ne pas exister : des arguments, confrontations d’idées, invitations à réfléchir, et réfutations des contrarguments.

Cela dit, Michel Onfray n’est pas entièrement ignorant de tels écrits, car il mentionne en page 88 la tradition scholastique des « Jésuites ». L’ordre des Jésuites ayant été fondé pour réfuter la réforme protestante, le calviniste que je suis n’est pas particulièrement enthousiaste à l’idée de les défendre, mais que leur reproche Michel Onfray ? « rhétorique, sophistries théologiques, et pinaillages scholastiques. »

Il faut choisir : que font les chrétiens ? Ils ignorent grossièrement les arguments, ou ils pinaillent et finassent ad-nauseam ? Clairement ils ne peuvent pas faire les deux.

Essayons donc d’éviter ces deux crevasses, et tentons d’offrir une critique efficace, intelligente et valide du problème du mal pressé par Onfray.

Le problème du mal est un argument qui affirme qu’il est logiquement incohérent de penser que Dieu est à la fois omnipotent et parfaitement bon, alors qu’il y a tant de mal sur la terre. Il est affirmé que Dieu, s’il était parfaitement bon, voudrait nécessairement éliminer tout le mal ; et que s’il était omnipotent, il pourrait le faire. Mais de toute évidence il ne l’a pas fait, d’où le problème. Pour réfuter l’argument, il faut donc qu’un chrétien rejette au moins une de ses deux prémisses : soit l’omnipotence de Dieu ne requiert pas qu’il puisse obtenir absolument tout ce qu’il veut, soit sa bonté ne requiert pas qu’il cherche à éliminer absolument tout le mal. Sans grande surprise, les théologiens et philosophes chrétiens ont, dans la littérature abondante à ce sujet, offert et développé exactement ces deux réponses. La première est basée sur le libre arbitre humain, affirmant que si le libre arbitre est tel que Dieu ne puisse pas décréter unilatéralement l’issue des choix humains sans entraver leur responsabilité morale, alors il est impossible même pour un Dieu omnipotent de décréter que les hommes fassent librement ce qu’il souhaite. C’est la fameuse « défense du libre-arbitre ». Je suis moi même sceptique en vertu de ma vue particulière calviniste du libre-arbitre, mais dans la mesure où l’argument de Michel Onfray s’attaque au christianisme en général, le chrétien non-calviniste est en droit de demander pourquoi le libre-arbitre humain ne pourrait pas expliquer une grande quantité du mal sur la terre. Michel Onfray ne nous le dit pas.

La seconde réponse est selon moi dévastatrice. Elle affirme tout simplement que Dieu, même s’il est omnipotent et absolument bon, pourrait très bien avoir de bonnes raisons pour permettre le mal dans le monde. La cohérence de ce concept est démontrée à chaque fois que l’on souffre chez le dentiste ou que l’on laisse nos enfants faire des bêtises dans l’espoir qu’ils tirent les dures leçons de la vie : du bien peut sortir du mal. Et bien entendu, pour le chrétien, l’événement central de sa foi, la crucifixion de Jésus est exactement cela : un événement rempli de mal vicieux (le meurtre de Jésus), permis (et même prédestiné, selon la Bible en Actes 2 et 4) pour accomplir un objectif juste et bon : le salut des pécheurs. Je reviendrai sur cet enseignement chrétien central plus tard dans cette critique.

jesus-cross-300x200Alors évidemment, il ne nous est pas toujours donné de savoir quelles bonnes raisons Dieu a pour permettre le mal qui se produit—on le sait même rarement—mais soyons clair : de notre ignorance humaine de ces raisons suffisantes, il ne s’ensuit pas un instant que de telles raisons n’existent pas, et encore moins qu’il soit impossible qu’elles existent (ce que l’argument requiert).

En conclusion, ces deux réfutations des prémisses de l’argument du mal sont suffisantes pour l’invalider, et ne me semblent pas être les « contorsions métaphysiques » mentionnées par Michel Onfray, mais bel et bien une réfutation logique en bonne et due forme.

Je note aussi en passant que vis-à-vis de cette question, l’athée n’est pas « plus lucide » que le déiste, contrairement à l’affirmation finale de Michel Onfray. En effet, le déiste affirme un dieu qui ne s’engage pas dans la vie des humains, et donc le problème du mal ne le touche pas du tout, ce qui veut dire que l’athéisme ne s’ensuivrait pas, même si le problème du mal était un argument valable ; il nous resterait encore à décider entre déisme et athéisme.

En résumé, le problème du mal repose sur deux prémisses rejetables par les chrétiens, et n’établit pas même l’athéisme.

Mais ce n’est pas tout, non-seulement le problème du mal ne réfute pas le théisme, mais il est en fait un problème pour l’athéisme. En effet, l’existence objective du mal ne réfute pas l’existence de Dieu, elle la démontre !

Plus d’explications sur cet argument moral pour l’existence de Dieu dans la prochaine partie.

>>> Partie 4

Avis de recherche sur les arguments théistes et athées – Partie 2 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray

<<< Partie 1

On en arrive donc, dans cette critique du « traité d’athéologie », à l’évaluation des arguments qui pèsent sur la question de l’existence de Dieu. Quelles bonnes raisons y a-t-il de penser que Dieu n’existe pas, et quelles bonnes raisons y a-t-il de penser que Dieu existe ? Ces deux questions distinctes sont importantes, car la question « Dieu existe-t-il ? » se répond par « oui » ou par « non », sans juste milieu possible. Le fardeau de la preuve est donc partagé par les théistes et les athées, ces derniers nous devant des arguments négatifs, et ces premiers des arguments positifs.

adam-300x136Dans un traité d’athéologie ayant l’ambition d’offrir un plaidoyer convainquant en faveur de l’athéisme, on s’attendrait ainsi à trouver les éléments suivants : 1-une revue des arguments théistes et leur réfutation montrant qu’il n’y a pas de bonne raison de croire en Dieu, 2-un ou des arguments supportant l’athéisme, et 3-des réponses aux réfutations de ces arguments, par les théistes dans la littérature.

Malheureusement, malgré ses 300 pages, le « traité d’athéologie » ne contient pratiquement aucun de ces trois éléments. Il critique vigoureusement la fiabilité de la Bible, la cohérence de son contenu, les capacités intellectuelles des croyants, le vice et les atrocités accomplies par les croyants au fil des âges, l’existence du Jésus historique, le caractère et les capacités intellectuelles de Paul de Tarse, Constantin, Jérôme, les papes catholiques, le prétendu « christianisme » d’Adolf Hitler, les enseignements perçus comme chrétiens au sujet de la science, de la moralité, de la sexualité, des femmes, de l’esclavage, de la nourriture, de la vie après la mort, etc., mais aucune de ces choses ne pèse sur la question de l’athéisme. Même si absolument toutes ces accusations se trouvaient être vraies—chose que bien entendu je m’apprête à contester dans la suite de cette critique—, il ne s’ensuivrait pas un instant que l’athéisme est vrai. Alors évidemment, ce plaidoyer offert par Michel Onfray requiert une réponse ; après tout, je ne suis pas juste un « théiste », mais bel et bien un « théiste chrétien », et j’ai donc à cœur de défendre la cohérence de mes croyances au delà de l’existence de Dieu. Mais il est ici important de réaliser que si ce livre souhaite offrir ce que sa quatrième de couverture nous annonce, « un athéisme argumenté », c’est un échec presque total.

–Presque.

Il y a néanmoins deux passages qui s’approchent très brièvement des 3 éléments que j’ai demandés ci-dessus, et même une remarque initiale on ne peut plus vraie, et particulièrement encourageante. Cette dernière apparaît lorsque Michel Onfray discute du type d’arguments et des disciplines qui entrent en jeu dans l’évaluation d’une vision du monde : il liste pages 34-35 la psychologie, la métaphysique, l’archéologie, la paléographie, l’histoire, le comparatisme, la mythologie, l’herméneutique, la linguistique, les langues, l’esthétique, et la remarque très encourageante vient alors : « Puis la philosophie, évidemment, car elle paraît la mieux indiquée pour présider aux agencements de toutes ces disciplines. »

—Amen !

Il est rafraichissant d’entendre un athée qui réalise que la philosophie (au meilleur sens du terme : avec sa logique rigoureuse, ses outils pour examiner la cohérence des idées, et détecter les sophismes), est l’outil fondamental qui doit bel et bien « présider » à l’agencement des arguments de toutes les disciplines. Sur ce point, je me trouve de manière enthousiaste dans le camp de Michel Onfray.

Hélas, tandis que la philosophie est reconnue comme discipline maîtresse, aucun des arguments des philosophes théistes n’est évalué et réfuté. Le demi-siècle dernier a vu une réelle renaissance de philosophie analytique chrétienne, et une littérature incroyablement volumineuse a explosé avec des discussions très sérieuses des arguments en faveur de l’existence de Dieu: l’argument de la contingence, l’argument cosmologique de Kalaam, l’argument moral, l’argument ontologique, l’argument téléologique basé sur l’accord fin des constantes de l’univers, l’argument transcendantal basé sur l’existence des lois de la logique, autant d’arguments rationnels qui, si l’athée les trouve peu convaincants, méritent au grand minimum une brève réfutation.

St-Thomas-Aquinas-213x300D’un certain côté, on pourrait pardonner à Michel Onfray d’être ignorant de la littérature moderne majoritairement  anglo-saxonne, expliquant le manque d’interaction avec le travail des champions philosophes chrétiens américains et anglais tels qu’Alvin Plantinga, William Lane Craig, Richard Swinburne, Peter van Inwagen, Robert Adams ou tant d’autres (quoiqu’on pourrait se demander s’il est bien responsable de proclamer l’irrationalité d’une croyance lorsqu’on est ignorant des meilleurs arguments en sa faveur du seul fait qu’ils soient écrits dans la langue de Shakespeare au lieu de celle de Molière), mais Michel Onfray témoigne quand même d’une certaine familiarité avec les arguments classiques. En page 53, il fait une allusion directe aux célèbres « cinq voies » de Thomas d’Aquin et aux arguments classiques qu’il qualifie de « constructions extravagantes bricolées avec des causes incausées, des premiers moteurs immobiles, des idées innées, des harmonies préétablies et autres preuves cosmologiques, ontologiques, ou physico-théologiques… »

Les noms d’arguments importants sont listés explicitement ; quel dommage qu’ils ne soient alors pas réfutés, ou même expliqués ! S’ils ne sont que des « bricolages » extravagants, il aurait été facile de détruire ces bricolages philosophiques ; Michel Onfray ne le fait pas.

Enfin, du côté des arguments en faveur de l’athéisme, c’est le silence presque complet. Le plus près que Michel Onfray s’approche d’un argument athée est en bas de la page 75, où deux phrases nous sont servies comme un geste timide vers l’argument du mal : « Les théistes ont fort à faire en termes de contorsions métaphysiques pour justifier le mal sur la planète tout en affirmant l’existence d’un Dieu à qui rien n’échappe ! Les déistes paraissent moins aveugles, les athées semblent plus lucides. »

Il s’agit de l’argument athée classique du « problème du mal ». Michel Onfray ne le défend pas vraiment, et bien entendu n’interagit pas avec la littérature sur la question ; on aurait aimé une réfutation des « contorsions métaphysiques » offertes par Plantinga, van Inwagen et compagnie, mais au moins il s’agit d’une tentative d’argument athée, alors je dirai quelques mots de plus à son sujet dans la prochaine partie de ma critique, qui traitera des remarques de Michel Onfray sur la moralité (et particulièrement l’immoralité) et sa relation avec le théisme.

>>> Partie 3

Le croyant est-il bête et méchant? – Partie 1 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray.

Je suis un chrétien bête et méchant, mais Dieu existe quand même.

traitedatheologie-185x300Au cours des quelques articles de blogue à venir, je vais m’engager dans une critique du livre « un traité d’athéologie » par le philosophe athée Michel Onfray, ayant pour but principal d’évaluer la substance et la validité de ses arguments. (Les numéros de page font référence à la version livre de poche, éditions Grasset & Fasquelle, parue en 2005).

Je commence ici par une brève discussion des accusations disséminées abondamment au travers de l’œuvre, proclamant la bêtise et le vice (parfois les deux) de la population croyante monothéiste. Dans un bref moment d’innocence rempli d’optimisme sincère, je me suis réjoui de lire en page 27 : « Je ne méprise pas les croyants, je ne les trouve ni ridicules ni pitoyables ». Mais à la lecture du reste du livre, j’en vins à me demander ce que Michel Onfray écrirait au sujet de personnes qu’il méprise et trouve ridicules et pitoyables, car des croyants en général ou des chrétiens en particuliers, il nous dit qu’ils sont « naïfs et niais » (p.28), que le christianisme est un ensemble de « névroses, psychoses », de « perversions », une « pathologie mentale personnelle », une « épidémie mentale » (p.29). L’athéisme, nous dit-on, « n’est pas une thérapie, mais une santé mentale retrouvée » (p.30). Les croyants sont des « mineurs mentaux » (p.32), souffrant d’une « névrose obsessionnelle », ou « psychose hallucinatoire » (p.132) ; Dieu « met à mort […] la raison, l’intelligence, l’esprit critique » (p.41) ; en bref, l’église est un endroit où « l’intelligence se porte mal » (p.67).

Onfray-300x225Étant moi même un des patients contaminés par cette maladie intellectuelle qu’on appelle le christianisme, il me sera peut-être difficile de convaincre le lecteur que ma revue rationnelle des arguments de Michel Onfray (un philosophe athée, présumé en parfaite santé mentale, donc) sera digne d’une lecture, mais commençons par appeler un chat un chat : toutes ces affirmations sont entièrement impertinentes vis-à-vis de la question la plus importante qui nous fait face : « Dieu existe-t-il ? ». Si le dessein de Michel Onfray est de nous éduquer par là sur la question de l’existence de Dieu ou la vérité du christianisme, alors cette ligne de pensée commet le sophisme appelé argumentum ad hominem : attaquer le messager au lieu d’attaquer son message. Mais c’est évidemment une stratégie invalide logiquement : même si les chrétiens sont bêtes et méchants, il ne s’ensuit pas un instant qu’ils ont tort ; c’est à dire que Dieu n’existe pas, ou que le christianisme n’est pas vrai. Attaquer les facultés intellectuelles ou le caractère des partisans d’une idée ne dit rien sur la vérité de leur croyance.

Alors évidemment, il serait presque tentant de répondre aux accusations en les battant à leur propre jeu, en listant un grand nombre d’intellectuels chrétiens impressionnants de l’histoire ou vivants aujourd’hui—Dieu sait s’ils sont nombreux—prouvant par là qu’il est possible d’être intelligent et chrétien, mais ne nous engageons pas dans ce débat inutile, et concédons plutôt toutes les attaques de Michel Onfray : tous les chrétiens sont soit mentalement déficients, soit moralement vicieux (soit les deux) ; il en reste que la question de la vérité de leurs croyances est intouchée, et il faudra donc régler cette question indépendamment, en étudiant les arguments rationnels plutôt que l’intelligence et la bonté de la population qui les adopte.

C’est avec cette étude des arguments que nous poursuivrons notre critique dans la partie suivante.

>>> Partie 2