Les récits étranges de la résurrection (partie 1)

Lorsqu’on se plonge de manière attentive dans les récits de la résurrection – les récits contenus à la fin des quatre évangiles – nous sommes en zone étrange. Combien de femmes y avait-il au tombeau? Combien d’anges ou d’homme? Les disciples qui se demandent qui il est. Et bien d’autres questions. Ces écarts biographiques ont amené certains théologiens, historiens et philosophes à remettre en question la validité des récits sur la résurrection. Manne pour les athées, comme Michel Onfray, on tente d’expliquer la résurrection à partir d’un construit que les auteurs évangéliques se feraient à partir de l’Ancien Testament. Autrement dit, après les événements survenus à la pâque, des années plus tard (selon certains) les apôtres ou une génération après ont examiné les textes de l’Ancien Testament (AT) et ont rédigé leur Nouveau Testament (NT), particulièrement les récits entourant la résurrection. Selon Michel Onfray :

« Les évangiles ressemblent à un grand puzzle rempli d’énigmes, un labyrinthe sans fil d’Ariane unique, un vaste collage de textes de juifs qui piochent dans l’Ancien Testament matière à construire leur Nouveau Testament. » [1]

Les écarts de surface entre les récits ne signifient pas que rien ne s’est passé. Si nous avions un seul récit, au lieu de quatre, on accuserait les chrétiens de ne pas avoir assez d’évidence et de preuve documentaire, ou encore que l’auteur serait influencé par un délire ou une dissonance cognitive. D’un autre côté, s’il y avait quatre textes pareils, ils seraient écartés pour plagiat et rendraient peu probable, historiquement, les récits.

Il est évident que les récits reflètent les intérêts théologiques des auteurs[2] et c’est la raison pour laquelle il faut donner un intérêt particulier à la théorie révisionniste – construire un récit par une relecture de l’AT. Pour offrir une réponse à cette théorie, nous le ferons en plusieurs étapes. Pour le moment, notre attention se tourne vers les récits en eux-mêmes, les quatre évangiles.

Des choses étranges

Afin de répondre à la théorie révisionniste, il faut d’abord relever quelques éléments étranges[3] dans les récits concernant la résurrection. J’aimerais suggérer que ces éléments nous obligent à les prendre au sérieux. Ils sont sérieux, car ce sont des éléments qui sont arrivent tôt, non pas des inventions ultérieures, comme certains le suggèrent.

  1. Étrangement, les récits de résurrection sont silencieux sur les citations, allusions ou échos à l’Ancien Testament.

À part quelques exceptions les récits de la résurrection font rarement référence à l’AT. Sachant que les écrivains du NT citaient abondamment l’AT, c’est un état de choses assez surprenant.

Livre Nombres de versets Passages bibliques Sujets
Matthieu 20 28.1-20 Tombeau vide et apparence
Marc 8 16.1-8 Tombeau vide, sans apparence
Luc 53 24.1-53 Tombeau vide et apparence
Jean 52 20.1-19; 21.1-23 Tombeau vide et apparence

Tableau 1: Répartition des récits de résurrection

Prenons l’évangile de Jean en exemple, souvent considéré plus spirituel, surtout concernant le corps de Jésus. L’évangile de Jean est impressionnant. Lorsque nous dressons une liste des passages qui lient le sujet de la résurrection dans son champ sémantique ou thématique, nous voyons la richesse et l’importance du sujet:

Jean Passage AT Sujet dans Jean
2.17 Ps 69.9 Zèle pour la maison de son Père
2.19-20[4]   Temple détruit en 3 jours
3.5 Ez 36.25-27 Naître d’eau
3.8 Eccl 11.5; Ez 37 Vent qui souffle
3.13 Pr 30.4; Dan 7.13 monté au ciel
3.14 No 21.8-9; Es 52.13 Élévation du serpent
3.16 Ge 22.2, 12, 16 Élévation du Fils
4.10 Nom 20.8-11; cf. 21.16-18 Don de l’eau vive
4.21-24 Deut 11.29; 12.5-14; 27.12; Jos 8.33; Ps 122.1-5; Es 2.3? Vraie adoration ne sera plus sur une montagne
4.36 Amos 9.13? moisson
5.21-24   Dieu ressuscite et le Fils aussi
5.27 Dan 7.13  
5.29 Dan 12.1-2  
5.39-40   Vie provient des Écritures
5.45 Deut 31.26-27  
5.46 (cf. 6.14) Deut 18.15, 18  
6.29 Mal 3.1 Invitation a croire
6.40-51 Es 54.13a (6.45) Celui qui croit sera ressuscité
6.54    
7.38 Neh 9.15, 19-20; cf. Nom 20.11; Ps 77.16, 20 LXX; Es 58.11; Za 14.8 celui qui croit aura la vie selon les Écritures
8.12 Es 9.1-2; cf. 49.6 Jésus lumière du monde qui donne la vie
8.28 Es 52.13 Élévation du Fils et vie
8.55-56   Gloire du Fils donné par le Père
10.8-11 Jer 23.1-2; Ez 34.2.3 Berger donne sa vie pour brebis
10.16 Es 56.8; Ez 34.23; 37.24 Brebis entend la voix du berger et forme un troupeau
11.1-44   Jésus est la résurrection (11.25)
12.32 Es 52.13 Élévation du Fils
19.36-37 Za 12.10; Ex 12.46; Nom 9.12; Ps 34.20 Brisement du Fils, et sa crucifixion

Tableau 2: Allusions probantes à l’AT et la résurrection dans Jean

Le langage de la résurrection[5] dans l’évangile de Jean est assez diversifié et il est en relation avec différents thèmes. Cela nous amène à faire deux observations capitales :

  1. Les allusions à l’AT dans le récit de la résurrection, dans Jean, sont quasi absentes[6]
  2. Ces allusions concernent beaucoup plus sa mort que sa résurrection.

Pourquoi les évangélistes ne réfèrent pas à l’AT? N’est-ce pas le point culminant de l’histoire de Dieu et de son peuple? Ce serait facile pour Mathieu de citer une ou deux prophéties avec une mention « accomplie ». Il ne le fait pas.[7]

  1. Étrangement, le portrait de Jésus ne reflète pas les attentes juives

Spécialement, dans le contexte du second temple, nous devrions nous attendre à ce que les récits reflètent certains passages de l’AT, ou encore expriment la théologie juive à cet égard. Ils ne le font pas. Il commence simplement avec Jésus, pas radiant, ni dans le ciel, comme on attendait.[8] Pas de visions célestes. Nous sommes loin des visions apocalyptiques. Imaginons un scribe chrétien 40, 50, même 60 ans plus tard qui étudie l’Écriture et qui maintenant veut écrire le récit de la résurrection. S’attendrait-on à quelques citations? Quelle Écriture? Peut-être Daniel?

Daniel 12,2-3
2Beaucoup de ceux qui dorment Dans la poussière de la terre se réveilleront, Les uns pour la vie éternelle Et les autres pour la honte, pour l’abjection éternelle.

3Ceux qui auront été des clairvoyants resplendiront Comme la splendeur de l’étendue céleste, Et ceux qui auront enseigné la justice à la multitude Comme des étoiles, à toujours et à perpétuité.

 

Jésus est plutôt décrit comme un homme dans son corps physique, mangeant du poisson, apparaissant à ses disciples, qu’on touche.

  1. Étrangement, les récits ne renferment pas d’espoir personnel

Simplement dans une tentative d’évaluation historique, il est étrange de ne pas y trouver de mention de notre espérance future en tant que chrétien. N.T. Wright souligne que c’est contre-intuitif, car la majorité de nos hymnes, liturgie, icône, etc. s’est concentré sur la résurrection comme « une vie après la mort ».[9] Au lieu de cela, nous trouvons à la fin, une commission pour le monde présent. Jésus est ressuscité : donc, vous avez du travail à faire et je serai avec vous! La question ne concerne pas la vie post-mortem.

  1. Étrangement, les récits ont comme témoin des femmes

C’est apologétiquement embarrassant. Qu’on aime cela ou non, à cette époque les femmes n’étaient pas considérées comme des témoins crédibles. Les évangiles, même Paul (1 Corinthiens 15), mettent les femmes au centre de leurs témoignages. Les premiers témoins sont des femmes.

Conclusion

Au cœur de la théorie révisionniste, il y a la proposition que le NT se construit sur l’AT. C’est évident que l’histoire biblique a un fil conducteur et qu’il y a des liens nécessaires à faire avec l’AT. Les auteurs du NT le font abondamment, de différentes manières. La théorie révisionniste fait la proposition supplémentaire que les récits de la résurrection sont des relectures de l’AT. Le langage de la résurrection est riche et diversifié et lorsque les auteurs utilisaient l’expression « il est ressuscité d’entre les morts » ce langage signifiait qu’on le veut ou non : il est ressuscité d’entre les morts. S’ils voulaient parler d’apparition de fantôme ou d’esprit, il y a des expressions spécifiques pour cela.

Les évidences pointent dans une autre direction et cette théorie manque de puissance explicative.  Wright nous rappelle justement que la résurrection a effectivement fonctionné comme une métaphore, mais pas comme une métaphore pour une nouvelle expérience religieuse.[10]

[1] Michel Onfray, Décadence : Vie et mort du judéo-christianisme. Flammarion, Villeneuve-d’Ascq, 2017, p.199. Pour Onfray, Jésus existe de manière conceptuelle  et non comme un Jésus historique. « Notre civilisation tout entière semble reposer sur la tentative de donner un corps à cet être qui n’eut d’autre existence que conceptuelle. » Onfray, Décadence, p.45. Encore, « L’origine du christianisme est obscure, opaque : il faut composer avec un Jésus invisible, incorporel, conceptuel. » Onfray, Décadence, p.83. Voir aussi Michel Onfray, Traité d’Athéologie : physique de la métaphysique. Grasset & Fasquelle, 2005, p.157-199. Richard Carrier est un historien athée qui soutient la même hypothèse.

[2] Le récit de la résurrection de chaque évangile reflète les thèmes de leur évangile. L’évangile de Mathieu est particulièrement intéressant.

[3] N.T. Wright discute de ces éléments étranges dans N.T. Wright, The Resurrection of the Son of God. Fortress Press, Minneapolis, p.2003, p.599-608.

[4] Le caractère gras souligne qu’il y a allusion plus directe à la résurrection ou encore à l’Esprit qui donne la vie.

[5] Allusions claires: 2,19-20; 3,1-16; 4,21-24; 5,21-24, 28-29, 39-40, 46; 6,40, 44-51, 54; 7,37-38; 8,12, 28, 55-56; 10,10-18; 11,1-44; 12,32; Jean 19 sur sa mort : 19,14, 28, 31, 36-37, 42; et 20,9. Allusions probantes: 1,12-13; 1,33.

[6] En fait elles sont pratiquement absentes de la deuxième section de l’évangile de Jean, livre de la gloire ou de la passion (13-21).

[7] Paul ne le fait pas aussi. En 1 Corinthien 15.3, il fait simplement mention que cela accomplit l’Écriture, sans référence biblique.

[8] Wright, RSG, p.604

[9] Wright, RSG, p.602-604

[10] N.T. Wright, Surprised by hope: Rethinking heaven, the resurrection and the mission of the church. Harper One, New York, 2008, p.60.

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