Est-il rationnel de croire en Dieu sans avoir un (bon) argument?

L’intérêt principal d’un Apologète chrétien consiste en général à établir que le christianisme est vrai, c’est à dire, qu’il est vrai que Dieu existe, qu’il a créé l’univers, et qu’il s’est révélé spécialement à sa création à travers la Bible (Ancien et Nouveau Testaments), ultimement pour entrer dans sa création en la personne de Jésus de Nazareth, afin de sauver les hommes de leur péché par sa mort et sa résurrection.

Toutes ces propositions sont essentielles à la vérité du christianisme. Mais, qu’elles soient vraies ou pas, ces propositions importantes présentent une autre question pour le penseur chrétien: est il ‘raisonnable’ de les croire vraies? Est-il raisonnable de croire que Dieu existe, qu’il a créé l’univers, etc…?

Il se pourrait très bien que même si ces protableaupositions s’avéraient être vraies, personne ne pourrait réellement le savoir ou être rationnellement justifié dans ces croyances. En conséquence, le sceptique se voit souvent demander des arguments. Il demande que le Chrétien fasse plus qu’énoncer sa croyance en Dieu, et qu’il offre des arguments logiques pour soutenir rationnellement ses croyances. Ce souci fait l’objet d’un argument déductif contre la rationalité de la foi chrétienne, formulé plus ou moins comme cela:

Prémisse 1 – Il n’est rationnel de croire une proposition p que si l’on possède un argument (ou une preuve) en faveur de p

Prémisse 2 – Il n’y a pas d’argument ou de preuve en faveur du christianisme

Conclusion 3 – Par conséquent, il n’est pas rationnel de croire au christianisme.

Cet argument est valide logiquement, c’est à dire que si les deux prémisses sont vraies, sa conclusion s’ensuit logiquement, et le Christianisme est prouvé irrationnel (à défaut d’être prouvé faux, quoi que ces deux problèmes ne soient pas incompatibles).

Le problème de cet argument, cela dit, c’est que non-seulement il n’est pas établi que ses deux prémisses soient vraies, mais ces deux-ci sont même toutes les deux fausses!

La prémisse 2 prétend qu’il n’y a pas d’argument ou de preuve en faveur du christianisme. C’est une croyance malheureusement très populaire à la limite du slogan, répété ad-nauseam par une culture fondamentalement séculière, mais il témoigne d’une ignorance profonde de la discipline de l’apologétique chrétienne. Il se trouve qu’il y a de nombreux et excellents arguments logiques défendus par des philosophes parfaitement compétents (anciens et contemporains) en faveur des croyances fondamentales du christianisme énoncées ci-dessus: l’argument cosmologique, l’argument téléologique, l’argument moral, l’argument ontologique, l’argument transcendant, etc.. Ces différents arguments feront sans doute l’objet d’autre postes sur ce site, et donc leur défense n’est pas le but du présent article. Ils sont listés ici uniquement afin de challenger en principe la prémisse 2 de l’argument ci-dessus, comme étant tout au moins présomptueuse, si ce n’est prouvée fausse.

Notre intérêt pour l’heure, en revanche, se situe autour de la prémisse 1: est il vrai qu’il n’est rationnel de croire une proposition que si l’on possède un argument (ou une preuve) en sa faveur?

Ma réponse est non. Tout d’abord, cette prémisse ne nouscercle-vicieux est pas démontrée de manière indépendante. Que dirait le sceptique pour établir de manière non-circulaire que la prémisse 1 est vraie? Il n’y a pas grand-chose à dire en sa faveur. C’est déjà un problème, certes. Mais de manière plus fondamentale, cette prémisse n’est pas juste infondée, elle se trouve être démontrablement fausse, et ce pour deux raisons relativement imparables.

Tout d’abord, elle est prouvée fausse par l’existence d’une multitude de contre-exemples relativement unanimes. Il y a un grand nombre de propositions diverses et variées en faveur desquelles nous n’avons pas de bon argument (pour certaines, un tel argument serait même tout bonnement impossible), mais qui pourtant sont parfaitement raisonnables, et tout individu en possession de ses facultés rationnelles peut être justifié en les croyant vraies. Ce genre de croyance a été nommé “proprement basique” par les philosophes qui travaillent dans la discipline de l’épistémologie (la science qui s’intéresse à la connaissance, ou “comment sais-ton ce que l’on sait?”) Ce sont des croyances que l’on accepte naturellement, plus ou moins comme points de départ, ou fondation rationnelle pour d’autres croyances, et qui sont tout à fait raisonnables à adopter même en l’absence d’arguments en leur faveur. Voici au moins 4 exemples de familles de propositions qui ont été suggérées comme bon candidats pour une telle croyance “proprement basique”:

1- Les lois de la logique. Ces lois, incluant la loi de l’identité, la loi de non-contradiction, la loi du milieu exclu, les lois d’inférence logiques (modus ponens, modus tollens, syllogisme disjonctif, syllogisme hypothétique, etc..) sont toutes absolument fondamentales pour toute discussion rationnelle dans quelque discipline que ce soit. Elles sont non-seulement raisonnables elles-mêmes, mais elles sont même la fondation de toute rationalité. Et pourtant, il n’y a pas d’argument qui établisse leur vérité indépendamment. Un tel argument serait tout bonnement impossible, étant donné qu’un argument présuppose la logique: un argument présupposerait donc ce qu’on souhaiterait ici établir. Les lois de la logique sont donc un excellent exemple de proposition non-prouvée (même impossible à prouver) par un argument, et pourtant on ne peut plus raisonnable.

2- Les vérités métaphysiques (ou ontologiques)

Ces vérités, telles qmatrixue “Le monde extérieur existe vraiment”, ou “il y a d’autres âmes que moi”, ou “le passé est réel, l’univers n’est pas apparu il y a une minute avec une apparence d’âge”, sont toutes proprement basiques. Encore une fois, elles ne sont pas prouvables par arguments. Il est impossible de prouver que le monde extérieur existe, démontrant que je ne suis pas un cerveau dans un bocal stimulé par un savant fou, ou bien juste un corps dans la Matrice, stimulé pour penser que le monde virtuel que j’appréhende est vrai. Ma croyance proprement basique dans le fait que le monde extérieur existe vraiment n’est pas prouvable par argument, mais elle est des plus raisonnables.

3- Les vérités d’éthique, ou de morale

Les propositions exprimant la moralité objective (ou l’immoralité objective) de certaines actions sont également probablement proprement basiques. Les propositions “il est objectivement immoral de torturer un enfant pour le plaisir”, ou “il est objectivement immoral d’exterminer les juifs et les gitans”, ou “il est objectivement immoral d’être raciste” sont des propositions plausiblement vraies, et il est impossible de prouver par un argument indépendant que les immoralités qu’elles communiquent ne sont pas en fait subjectives, juste une question de préférences personnelles, telles que “Une glace au chocolat est meilleure qu’une glace à la vanille”. Les vérités objectives de ces propositions morales sont perçues directement, basiquement dans le contexte de l’expérience morale humaine, et il n’y a pas plus de raison de douter de leur vérité objective, qu’il n’y a de raisons de douter de l’existence du monde physique que l’on perçoit proprement, basiquement par nos 5 sens. Ces vérités d’éthique, pour ceux qui les croient, constituent donc un autre contre-exemple pour la prémisse 1 ci-dessus.

4- Les vérités d’esthétique.

Le beau et le moche, tout comme le bien et le mal, sont des considérations plausiblement basiques. Leur vérité objective est évidemment une matière de controverse, particulièrement disputée entre les théistes et les athées, mais s’il existe des jugement esthétiques objectifs (ou au moins si certains d’entre eux sont objectifs), alors notre connaissance de leur vérité est aussi proprement basique.

Si ne serait-ce qu’une seule de ces 4 catégories de vérités proprement basiques s’avère être telle, alors la prémisse 1 ci-dessus sera réfutée: il sera prouvé faux qu’un argument ou preuve est nécessaire pour croire rationnellement une proposition.

Mais plus fondamentalement, la deuxième raison de rejeter la prémisse 1 de l’argument ci-dessus est encore plus affligeante, et pour cause: la prémisse 1 se réfute elle même!

Elle annonce qu’il n’est pas raisonnable de croire une proposition sans avoir un argument ou preuve en sa faveur. Mais existe-t-il un argument ou preuve en sa faveur à elle? Pas du tout. Elle énonce un standard épistémologique purement arbitraire, sans justification, et un qui comme expliqué ci-dessus, s’avère être particulièrement mauvais. De ces considérations, il s’ensuit que la prémisse 1, par son propre standard, n’est pas raisonnable. A la bonne heure!

Par conséquent, quelque soit le statut de la prémisse 2, la prémisse 1 ayant été prouvée fausse, l’argument ci-dessus tentant d’établir que le christianisme n’est pas raisonnable, se trouve réfuté.

Alors évidemment, il ne s’ensuit pas que le christianisme est par là prouvé cross_fieldvrai ou raisonnable. La question reste à poser: est-ce que le Christianisme est effectivement proprement basique, de la même manière que les propositions offertes ci-dessus? C’est une affirmation forte d’un bon nombre de philosophes chrétiens, qui affirment qu’il est possible de croire (et d’être justifié rationnellement! en croyant) en Dieu, non pas sur la base d’un argument purement logique, mais sur la base d’une expérience immédiate du Dieu vivant, dont l’Esprit Saint témoigne directement à notre esprit, de la vérité du christianisme: que Dieu existe, qu’il s’est révélé en la personne de Jésus, et que par la foi en lui, nous recevons le pardon gratuit de nos péchés: “Etant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ” (Romains 5:1) Cette position est tout à fait compatible avec la conviction qu’il y a bel et bien d’excellents arguments convaincants en faveur du christianisme, mais si ces croyances sont également proprement basiques, alors ces arguments ne sont que la cerise sur le gâteau épistémologique d’une croyance bien raisonnable en un Dieu qui se révèle à ceux qui le cherchent. “Vous me chercherez, et vous me trouverez, si vous me cherchez de tout votre coeur” (Jérémie 29:13).

 

—-

Note: pour aller plus loin dans les sujets abordés par cet article, vous pouvez par example consulter le travail de William Lane Craig pour une défense des arguments traditionnels en faveur du christianisme, ainsi que son exposition des types de propositions proprement basiques énoncées ci-dessus; et pour une défense de la croyance en Dieu de manière proprement basique, consultez Alvin Plantinga, et son travail sur la notion de ‘Warrant’, ainsi que sa réfutation du “fondationnalisme classique”

 

6 réponses
  1. olivier Belleval
    olivier Belleval dit :

    Le logicien Gödel a prouvé en 1931 qu’ il existe en arithmétique formelle ( système de Peano ) au moins une proposition évidemment vraie mais dont on ne peut prouver ni la vérité ni la fausseté .
    Notre rationalité est limitée, mais on ne saurait s’ en tenir uniquement à ce que l’ on peut démontrer en général .
    Ainsi une existence (Dieu ou autre ) se montre ( se constate ) mais ne se déMONTRE pas .

    Répondre
  2. Marc-Olivier Blondin-Provost
    Marc-Olivier Blondin-Provost dit :

    La position que je privilégie est l’évidentialisme, celle qui dit que la force des évidences détermine la force de la croyance. Sans évidence, donc, la croyance n’est pas rationnelle.

    Je crois que la prémisse 1 est donc vraie, mais même si je suis un agnostique athée, je ne crois pas la prémisse 2, je crois plutôt qu’il existe des arguments en faveur du christianisme. J’adhère complètement à cette phrase : «C’est une croyance malheureusement très populaire à la limite du slogan, répété ad-nauseam par une culture fondamentalement séculière, mais il témoigne d’une ignorance profonde de la discipline de l’apologétique chrétienne.» En effet!

    Par contre, pour la prémisse 1, vous dites :

    «Tout d’abord, cette prémisse ne nous est pas démontrée de manière indépendante. Que dirait le sceptique pour établir de manière non-circulaire que la prémisse 1 est vraie?»

    Pourquoi faites-vous le switch en parlant de vérité? La question en est une de plausibilité, pas de vérité : est-il rationnel de croire sans évidence? Les preuves sont une catégorie d’évidence. Le sceptique doit seulement montrer qu’elle est valide, qu’il est rationnel de croire en la prémisse 1.

    Voici la prémisse 1 : «Il n’est RATIONNEL de croire une proposition p que si l’on possède un argument (ou une preuve) en faveur de p»

    https://youtu.be/14JavH4Rk7k

    Notre cerveau, quand il construit des croyances, il cherche des évidences. Il est impossible que le cerveau produise une croyance sans d’abord avoir des évidences quelconques, même incomplètes. Ce n’est pas tant de savoir si la prémisse est vraie que de savoir si elle est justifiée. Et je vois difficilement quelqu’un affirmer qu’elle ne l’est pas, car après tout, notre propre expérience nous démontre que toutes nos croyances sont fondées sur des évidences.

    Les contenus de notre conscience sont les seuls outils pour justifier nos croyances.
    Toutes les croyances sont ultimement justifiées par des objets concrets (que ce soit un ou plusieurs percepts/affects).

    Par exemple, si je crois en la fidélité émotionnelle et sexuelle de ma blonde, c’est avec des évidences incomplètes : son attirance envers moi, notre relation amicale et passionnée, etc. Si je crois que les lois de la logique sont valides, c’est que j’ai des raisons de croire qu’elles le sont (elles fonctionnent), même si elles me sont imposées.

    En ce qui a trait aux vérités métaphysiques, il faut d’abord noter que la croyance « le passé existe » se base sur des éléments empiriques : les souvenirs, soit des expériences perceptuelles et affectives que le cerveau attribue à des événements qui précèderaient le moment présent. Ainsi, notre croyance que le passé existerait indépendamment de ces évidences serait basée essentiellement SUR ces évidences. Autrement dit, sans ces évidences, on ne peut pas avoir cette croyance. La croyance que le passé et l’univers existent se basent sur nos expériences, ils sont donc ancrés dans des évidences, des arguments : l’évidentialisme est sain et sauf.

    Par contre, si l’hypothèse de l’existence du passé semble rationnelle, il serait erroné de croire que sa plausibilité soit forte. Tout au plus peut-on dire qu’elle est cohérente avec l’expérience en question. Par exemple, si je vois une couleur rouge, est-ce à dire qu’elle existe dans une réalité indépendante de mes perceptions? Même s’il est rationnel de croire que la couleur rouge existe indépendamment de mes perceptions, cette croyance ne peut être que de faible valeur. À ce sujet, il est intéressant de noter que plusieurs scientifiques contemporains remettent en question l’existence objective du temps et des couleurs.

    De la même façon que le temps et les couleurs, les croyances religieuses se basent, par définition, sur des éléments empiriques tels que ressentir une présence. À la suite de cette expérience, le croyant infère que cette présence est une entité qui existerait en dehors de ses sens, soit dans la « réalité ». Ces éléments empiriques, à eux seuls, ne peuvent pas valoir davantage que les évidences à propos du temps et des couleurs, car ils sont limités par l’expérience relative que nous en avons.

    Il est important de préciser que la seule chose dont on ne peut pas douter est l’EXPÉRIENCE de ressentir une présence réconfortante et non l’EXISTENCE de la présence réconfortante. La croyance « une entité réconfortante existe » doit être basée sur d’autres évidences pour gagner en crédibilité – ce qui est la même chose pour le temps et les couleurs. Par exemple, si d’autres personnes ressentent également sa présence réconfortante, alors il y a une convergence des évidences. Les miracles sont également des arguments crédibles.

    Pour les vérités morales, si on parle d’une moralité absolue qui existerait indépendamment de la subjectivité des humains, alors là, vous avez le droit de croire à ça, mais cela n’enlève pas la possibilité réelle de se tromper. Et puis, si Dieu n’existe pas (admettons), croyez-vous tjrs que la moralité sera objective et absolue? Si non, alors c’est que vous avez des évidences en faveur de la moralité objective : dieu.

    « il est objectivement immoral d’être raciste », cette phrase manque une partie si on veut qu’elle soit vraie : « il est objectivement immoral d’être raciste si on veut vivre dans une société qui maximise le bonheur pour tous ». Même si la moralité est fondamentalement une question de préférence, il existe des universaux moraux pour des humains normaux. Nous avons tous des besoins fondamentaux d’attachement et nous n’aimons pas la souffrance. Il existe donc des méthodes meilleures que d’autres pour produire une société heureuse. Frapper un enfant et ne jamais le prendre dans ses bras, si on veut aider l’enfant à s’épanouir, est objectivement très mauvais.

    «Le logicien Gödel a prouvé en 1931 qu’ il existe en arithmétique formelle ( système de Peano ) au moins une proposition évidemment vraie mais dont on ne peut prouver ni la vérité ni la fausseté .»

    Je ne suis pas sûr de saisir, il a “prouvé” une chose qui ne peut pas être prouvé? Comment cela est-il possible? C’est complètement contradictoire! Peu importe, si c’est vrai qu’il l’a prouvé, c’est qu’il a apporté des évidences en sa faveur… Il a démontré que cela était indémontrable. L’évidentialisme est encore intact.

    Si les autres ont été convaincu, c’est qu’il a avancé des arguments pour démontré qu’il existe des choses indémontrables.

    Passez une belle journée!

    Répondre
    • Guillaume Bignon
      Guillaume Bignon dit :

      Bonjour Marc-Olivier,
      Merci beaucoup pour votre retour. Voyons si je peux apporter des éléments de réponse.
      Lorsque je disais que la prémisse 1 ne nous est pas démontrée de manière indépendante et que le sceptique ne peut établir sa vérité de manière non-circulaire, vous demandiez pourquoi je faisais le “switch” en parlant de vérité. Vous disiez: “la question en est une de plausibilité, pas de vérité”.
      Ma réponse est que vous confondez l’évaluation de l’argument, avec le contenu de sa prémisse 1. Pour évaluer un argument déductif, il faut vérifier 3 choses:
      1-vérifier qu’il est logiquement valide, c’est à dire que sa conclusion s’ensuit si ses prémisses sont vraies
      2-vérifier que ses prémisses sont vraies
      3-espérer que ses prémisses (vraies) soient convaincantes pour une personne qui rejette la conclusion
      Mon commentaire est donc vis à vis de l’élément numéro 2: un argument déductif correcte (“sound” en anglais) doit avoir des prémisses vraies, d’où mon commentaire sur la vérité de la prémisse 1. La prémisse 1 parle de la rationalité de la position chrétienne, mais pour servir dans l’argument déductif en question, cette prémisse doit être plus que plausible ou rationnelle elle-même, elle doit bel et bien être vraie.
      Ensuite, je pense que vous utilisez le mot “évidence” avec son sens anglais, et pas son sens français, du coup j’ai peur de mal vous lire, et je ne voudrais pas mal-représenter votre position évidentialiste. “Evidence” en anglais est un synonyme de “preuve” ou “indice”, et en français “évidence” veut dire “immédiatement perceptible”, ou “indisputable” (“obvious” en anglais), ce qui n’est évidemment (au sens français!) pas la même chose.
      Vous réaffirmez la prémisse 1 en proposant que “notre propre expérience nous montre que toutes nos croyances sont fondées sur des évidences”, mais j’ai fourni plusieurs contre-exemples à cette thèse. Vous répondez que notre croyance dans la réalité du passé se base sur des éléments empiriques: je réponds que non: tous ces éléments empiriques seraient également présents de manière absolument identique, si la thèse alternative de l’illusion était vraie. Par conséquent, ces éléments empiriques ne servent en rien à faire la différence entre les deux thèses: a-le passé est vrai, ou b-c’est une illusion. Et pourtant, je crois être largement rationnel en affirmant “a” et en rejetant “b”. Même chose pour la réalité du monde extérieur: la thèse réaliste et la thèse illusionniste bénéficient exactement des mêmes données empiriques, et donc ces données ne permettent pas de faire la différence entre les deux. Pour ce qui est des valeurs morales objectives, il est clair que mon contre-exemple présuppose que certaines valeurs morales sont effectivement objectives, et il se trouve que je crois personnellement en effet que l’existence de telles valeurs objectives n’est possible que si Dieu existe. Mais ça n’engage que moi. Si vous pensez que la moralité est entièrement subjective (telle qu’un athée cohérent devrait l’affirmer), alors oui, ce contre-exemple ne fonctionne pas contre votre vue. Pas de souci, mes 2 précédents devront alors suffire.
      Pour ce qui est du commentaire précédent sur Gödel, j’avoue ne pas l’avoir compris non plus.
      Enfin, je termine en vous félicitant pour vos commentaires sur la prémisse 2 de l’argument. Vous affirmez donc qu’il existe de “bonnes” raisons de penser que Dieu existe (même si selon vous Dieu n’existe pas). Cela vous met dans une catégorie de sceptiques plus charitables (et plus informés!) que les “nouveau athées” (Dawkins, Harris, etc…), et c’est définitivement une attitude que nous autre chrétiens apprécions vivement!
      Bien cordialement,
      Guillaume.

      Répondre
  3. Marc-Olivier Blondin-Provost
    Marc-Olivier Blondin-Provost dit :

    Je ne suis pas sûr d’avoir saisi votre raisonnement à propos de la vérité. Pour que vous puissiez mieux comprendre mon point – et mieux le critiquer – voici comment je perçois le tout :

    Vous avez dit: «La prémisse 1 parle de la rationalité de la position chrétienne», mais ne parlez-vous pas de la prémisse 2? Voici la 1 :

    «Prémisse 1 – Il n’est rationnel de croire une proposition p que si l’on possède un argument (ou une preuve) en faveur de p»

    Je crois que cette prémisse est logiquement fondée. Est-elle vraie? Bof. Franchement, je ne sais pas du tout ce que cela voudrait dire, qu’elle soit vrai. Et en plus, cela n’est pas intéressant. La grande majorité de nos déductions ne peuvent pas être parfaite, on ne peut pas les trouver vrai.

    Prémisse 1 – Une pomme, lorsqu’elle est lâchée dans un contexte x, tombera.
    Prémisse 2 – Je lâche une pomme dans un contexte x.
    Conclusion – Par conséquent, la pomme tombera.

    On pourrait même prendre “Tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme, etc.”, pour dire que la prémisse 1 ne peut pas être trouvée vraie par notre expérience humaine incomplète. Ici, c’est un jeu de logique pur détaché de notre expérience, et donc, cela ne vaut rien de plus que… notre expérience. Le fait que l’on ne puisse pas prouver la prémisse 1 n’enlève pas du tout la validité de la conclusion. Même si je ne peux pas prouver que la pomme tombera, je crois tout de même qu’elle tombera, par raisonnement déductif.

    Comment savoir que tous les hommes sont mortels? Par raisonnement inductif :
    Martin est un humain;
    Martin est mortel;
    donc tous les humains sont mortels.

    Autrement dit, toutes les prémisses d’une déduction existent à l’aide d’une inférence inductive.

    Prémisse 1 – Il n’est rationnel de croire une proposition p que si l’on possède un argument (ou une preuve) en faveur de p (cette prémisse, tout comme celle de “tous les hommes sont mortels”, n’a pas besoin d’être démontrée vraie – et de toute façon, on ne peut pas le faire)
    Prémisse 2 – Ma version serait : les arguments en faveur du christianisme sont ultimement de faibles valeurs.
    Conclusion 3 – Par conséquent, il n’est pas, ultimement parlant, rationnel de croire au christianisme (je n’aime pas dire que cela est irrationnel, car je trouve que croire en Dieu est rationnel, même si cela est ultimement injustifié).

    J’écris présentement un article pour la revue Québec Sceptique qui s’intitule “éclairer la foi”. Je critique la vision selon laquelle la foi religieuse ne vaut rien. Pour mieux me faire comprendre dans le débat présent, je vais me citer moi-même :

    «Si vous affirmez que la foi est une croyance sans preuve, c’est-à-dire sans support empirique permettant d’établir la véracité d’une croyance, alors vous aurez certainement raison. Par exemple, si vous lâchez une pomme alors que vous êtes dans des conditions idéales pour que celle-ci tombe, est-il vrai que la pomme tombera? Vous pouvez élaborer des modèles théoriques afin de faire des prédictions sur ses déplacements futurs, mais vous ne pourrez jamais établir, avant d’en avoir fait l’expérience, que la pomme tombera. Il est impossible de prouver de tels modèles, car ce n’est pas parce que la pomme est tombée qu’elle retombera nécessairement.

    Dès le 18e siècle, David Hume faisait déjà remarquer que la causalité n’est qu’une construction du cerveau et que la seule chose que ce dernier peut observer est que deux événements se suivent constamment. Nous présupposons tous que la nature est uniforme, mais personne ne peut prouver que nos expériences futures seront similaires à nos expériences passées.

    Une conséquence directe de ce fait est que la très grande majorité des hypothèses scientifiques ne peuvent être démontrées vraies par les données empiriques. Tout au plus pouvons-nous dire que certains modèles, qui sont compatibles avec les expériences passées, sont plus utiles que d’autres pour prédire ou expliquer un phénomène.

    C’est pourquoi le mot preuve pose un problème persistant dans les discours sur la foi, car il possède deux significations incompatibles. Il est possible d’utiliser le mot « preuve » dans un sens où il prend la forme du mot anglais « evidence », c’est-à-dire « tout élément empirique ou logique permettant de soutenir une proposition ». Je suggère l’utilisation du mot évidence pour distinguer ces deux significations importantes du mot « preuve » qui tendent à homogénéiser les concepts de vérité et de plausibilité et rendent l’intercompréhension inutilement laborieuse.»

    Vous avez écrit :« Vous répondez que notre croyance dans la réalité du passé se base sur des éléments empiriques: je réponds que non: tous ces éléments empiriques seraient également présents de manière absolument identique, si la thèse alternative de l’illusion était vraie. »

    Je ne suis pas sûr de saisir, car vous parlé encore de vérité. Je n’ai aucun intérêt envers la vérité lorsqu’il n’y a aucun moyen de la connaître. Je suis intéressé par la plausibilité d’une hypothèse, qui est un indice de sa vérité. Voici la prémisse 1 : « il n’est rationnel de croire une proposition p que si l’on possède un argument (ou une preuve) en faveur de p ». Est-elle valide?

    J’ai dit oui, car il existe des éléments empiriques qui permettent de croire à sa validité. Vous dites qu’il existe des thèse alternative… ok, so what? (sans vouloir être offensant), en science, il existe bc de thèses différentes supportées par les mêmes évidences. Et l’existence du passé (ou sa non-existence) est remis en question par certaines scientifiques, c’est donc à dire qu’ils ont des raisons de croire que le passé n’existe pas comme on l’entend.

    Je crois que la moralité est entièrement subjective, mais je crois tout de même qu’elle est objective. Ultimement, la seule réalité que nous ayons accès est subjective. On peut étudier la structure de cette réalité, alors que sa nature semble être intouchable.

    Lorsqu’on parle de « réalité », on parle de réalité qui se situerait en dehors de notre subjectivité. On ne peut pas savoir si le vrai et le faux s’appliquent dans cette réalité que l’on suppose « externe » à nous, mais on peut savoir si le “vrai” et le “faux” s’appliquent dans notre réalité subjective par rapport à des propositions provenant de nos perceptions, motivations et émotions :

    Est-il vrai que Jacob a attaqué Bertrand? Est-il vrai qu’il était en colère? Est-il vrai qu’il pleuvait ce matin à Montréal? Etc.

    Donc, nécessairement, la science décrit la structure de notre réalité subjective et par ce fait même (c’est-à-dire, le fait qu’il existe une organisation, une structure) la prédiction est possible. Sans structure, je ne vois pas comment la prédiction de phénomènes est possible.

    On suppose qu’il existe une réalité objective en dehors de notre réalité subjective par des éléments de cette réalité subjective. Par exemple, nos croyances déterminent nos prédictions expérimentales, mais la réalité (qu’on présume objective, extérieure à notre subjectivité) détermine nos résultats expérimentaux. Par exemple, ce n’est pas moi qui décide qu’un objet tombe vers le sol. Et ce n’est pas moi qui décide que tous les humains ont un fort besoin d’attachement. Si la moralité a une structure, alors il y a des réponses morales objectives à des questions du type : pour maximiser le bonheur d’une société, doit-on emprisonner les gens ou faire le plus de prévention possible?

    Je crois que Dawkins et Harris ont sensiblement la même vision que moi, mais il ne l’exprime pas de la même façon – parfois très maladroitement.

    Passez une belle journée!

    Marc-Olivier

    Répondre
  4. olivier Belleval
    olivier Belleval dit :

    Gödel a montré qu’ il existe même en Maths des propositions indécidables == qu’ on ne peut ni prouver ni réfuter . Il l’ a prouvé grâce à une proposition affirmant d’ elle-même qu’ elle est indémontrable . Cette proposition étant effectivement indémontrable, elle est EVIDEMMENT vraie .
    Si on extrapole, il existe peut-être des propositions concernant Dieu qui sont évidemment vraies, mais indécidables : ni prouvables, ni réfutables .

    Répondre
  5. olivier Belleval
    olivier Belleval dit :

    Enfin, ne pas pouvoir démontrer une proposition A n’ équivaut pas à pouvoir démontrer non-A [ la proposition contraire ] . .
    Ne pas pouvoir démontrer l’ existence de Dieu n’ équivaut pas à pouvoir démontrer l’ inexistence de Dieu .

    Répondre

Laisser un commentaire

Participez-vous à la discussion?
N'hésitez pas à contribuer!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *