« Tout est-il permis ? » : l’objectivité de la moralité et l’existence de Dieu – Partie 4 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray.

<<< Partie 3

La partie précédente de cette critique concluait que le problème du mal était un échec pour réfuter l’existence de Dieu. Mais la situation est en fait pire que cela pour l’athéisme de Michel Onfray : si l’existence objective du mal ne réfute en effet pas l’existence de Dieu, bien au contraire, elle la démontre ! Cet argument se défend brièvement ainsi :

Gun-Backfire-300x240Si Dieu n’existe pas, alors la moralité humaine n’est pas objective, mais subjective. Cette affirmation conditionnelle est acceptée à la fois par des théistes et des athées. Mais en fait, il existe au moins certaines valeurs morales objectives (tel qu’il est présupposé dans l’argument athée offert précédemment par Michel Onfray : le mal existe objectivement), et donc il s’ensuit logiquement que Dieu existe. L’argument est logiquement valide, c’est-à-dire que sa conclusion s’ensuit logiquement de ses deux prémisses. Défendons ainsi la vérité de ces deux prémisses.

La première affirme que si Dieu n’existe pas, alors il n’existe pas de valeur morale objective. Traditionnellement, la vision du monde chrétienne a ancré la moralité sur la volonté et les commandements divins : « tu ne mentiras pas, tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, tu ne commettras pas de meurtre, aime ton prochain comme toi même, etc. » Étant donné que Dieu, par définition, est le créateur et designer de l’univers ainsi que la source ultime de toute bonté, il est aisé de comprendre qu’il fasse autorité en terme de moralité pour sa création: ayant créé les hommes, il déclare tout naturellement son dessein au sujet de ce que les hommes devraient faire ; il garantit ainsi l’objectivité de leurs obligations morales.

friedrich-nietzsche-1Mais si au contraire Dieu n’existe pas, alors la seule source restante pour la moralité humaine est l’individu où la société, et est donc subjective. Ce qu’un individu trouve bon, son voisin le trouve mal, et il en va de même pour les sociétés, dans le présent comme dans l’histoire. Quand la population nazie affirme qu’il n’est pas mal et qu’il est même moralement bon de tuer les juifs et les tziganes, une autre nation peut se plaindre qu’elle ne partage pas le même jugement de valeur dans ses règles de moralité à elle, mais sans Dieu siégeant au dessus des cultures et des individus, elle ne peut pas dire que sa moralité est « correcte », et celle des nazis incorrecte. sartre-300x229Elle ne peut pas dire que sa moralité est « meilleure », mais seulement qu’elle est « différente ». Le bien et le mal deviennent alors des notions subjectives, et c’est ce que communique Dostoïevski dans sa phrase célèbre que Michel Onfray cite en page 75 : « Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis ». Michel Onfray déplore la connexion, mais cette vérité conditionnelle n’est pas l’apanage des théistes : elle est proclamée en long et en large dans les écrits de Nietzche et de Sartre pour ne citer que deux géants athées. Ces derniers affirment que si Dieu n’existe pas, la moralité est subjective ; et bien sûr, ces deux là encaissent le coup et présupposant l’athéisme, se voient affirmer le nihilisme qui s’ensuit : la moralité n’est pas objective, il n’y a pas réellement de bien et de mal, uniquement des différences d’opinion humaines, sans observateur transcendant privilégié pour les départager.

st_barthelemy-300x180Le problème, c’est que cette conclusion est constamment contredite par notre expérience morale : le mal que l’on rencontre dans cette vie n’est pas une illusion. L’holocauste est réellement mal, et il serait resté mal même si les nazis avaient gagné la guerre et tué tous ceux qui s’y opposaient. Torturer ou violer un bébé n’est pas juste une affaire de préférences personnelles, c’est une abomination morale, et l’opinion du psychopathe qui n’est pas d’accord n’est pas juste « différente », elle est fausse. Aimer et protéger ce bébé est objectivement bon. Le bien et le mal existent vraiment, et cette thèse plutôt évidente, Michel Onfray l’affirme tout au long de son livre lorsqu’il dénonce (bien souvent à juste titre) tout le mal qui a été fait au nom de Dieu. Il ajuste le slogan de Dostoïevski pour déclarer « Parce que Dieu existe, alors tout est permis », et condamne « les croisades, l’inquisition, les guerres de religion, la Saint Barthelemy, les bûchers… » (p.73) les prêtres pédophiles et la couverture de leurs agissements (p.75). Michel Onfray est un moralisateur insatiable, et il a bien raison ! Je ne peux que le rejoindre et dire « amen ». Ces atrocités qu’il liste sont moralement abominables. Objectivement. Ce qui par l’argument ci-dessus, implique logiquement que Dieu existe.

La réponse de Michel Onfray à cet argument consiste à attaquer plutôt une de ses fréquentes distorsions. Il écrit (p.75) : « Qu’on cesse donc d’associer le mal sur la planète et l’athéisme ! L’existence de Dieu, me semble-t-il, a bien plus généré de conflits et de guerres dans l’histoire que de paix, de sérénité, d’amour du prochain, de pardon des péchés ou de tolérance. »

Mais c’est une incompréhension de la thèse présente. L’argument moral n’affirme pas un instant que croire en Dieu soit nécessaire pour vivre moralement. A vrai dire, la bible déclare que Dieu a écrit sa loi morale dans le cœur des non-croyants (Romains 2). Il est tout à fait possible (si ce n’est probable !) que Michel Onfray soit plus généreux et plus altruiste et plus sympathique et plus aimant que moi ou que la plupart des chrétiens qu’il a rencontrés. J’aimerais beaucoup que ceux qui professent le nom de Jésus vivent admirablement en accord avec ses enseignements, mais je ne me fais pas d’illusion sur la question : un grand nombre de personnes qui professent Jésus reflètent terriblement mal son caractère. Ceci étant admis, l’argument moral ne dit rien au sujet de la croyance en Dieu, mais affirme que l’existence de Dieu est nécessaire pour ancrer l’objectivité de la moralité. C’est donc une fausse piste lorsqu’Onfray regrette  en page 73 que: « La vieille idée persiste de l’athée immoral, amoral, sans foi ni loi éthique. » et argumente ensuite que si la moralité était du côté de la religion, alors « on aurait vu non pas les athées … mais les rabbins, les prêtres, les papes, les évêques, les pasteurs, les imams, et avec eux leurs fidèles, tous leurs fidèles—et ça fait du monde… —pratiquer le bien, exceller dans la vertu, montrer l’exemple et prouver aux pervers sans Dieu que la moralité se trouve de leur côté. » (p.74-75) C’est faux. Cet état d’affaire aurait été souhaitable, mais il n’y a aucune raison de penser qu’il s’ensuit de la seule existence de Dieu. Michel Onfray confond là encore épistémologie et ontologie. La croyance en Dieu n’est absolument pas nécessaire pour reconnaître et affirmer que l’amour de son prochain est moralement bon, mais son existence est nécessaire pour maintenir l’objectivité de cette vérité.

modus-tollensEn conclusion, l’argument ci-dessus établit que si Dieu n’existait pas, il n’existerait pas de valeur morale objective, mais qu’en fait au moins certaines valeurs morales objectives existent, ce qui implique logiquement que Dieu existe, de telle sorte que le mal, loin de prouver que Dieu n’existe pas, prouve même précisément son contraire.

Nous poursuivrons cette critique la prochaine fois avec une évaluation des thèses de Michel Onfray sur ce qui cause les hommes à croire en Dieu, des thèses qui, là encore, se trouvent être non seulement impertinentes, mais aussi l’occasion même d’un argument valide supplémentaire contre l’athéisme.

>>> Partie 5

10 réponses
  1. Xavier
    Xavier dit :

    Hello !

    Comme toutes les fausses démonstrations (style 1=2), la démonstration ci-dessus introduit une fausse égalité ou une fausse implication (dieu = Morale donc Morale = dieu), mais tout ce qu’on constate réellement est que Hommes = moraleS…

    La morale universelle ne connaît qu’un seul « commandement » : ne pas nuire, et celui-ci semble bien inné chez la plupart des espèces, ce sont ensuite les idéologies (les religions en sont les meilleurs exemples) qui font dépasser ce « commandement ».

    Les religions ont réussi à faire croire que l’invention de la morale leur revient et que celle-ci leur appartient. Les croyants – dont il est vrai la majorité ne savent plus distinguer « croire en quelque chose » et « être incapable de penser différemment » – n’ont pas compris qu’il n’y a pas besoin de croire en « dieu » pour distinguer le bien du mal, en tirer les conclusions et agir en conséquences.

    Si l’on prend du recul qu’on examine ce qu’est réellement la morale religieuse, voici ce qu’on constate : « Dieu » joue le rôle d’un gendarme, ou d’une autorité plus ou moins paternelle, qui fixerait des règles pour la plupart parfaitement arbitraires ou simplement superstitieuses et qui – évidemment – punirait tout manquement au « règlement »… Mais la peur du gendarme – fût-il immanent ! – est le contraire de la vertu.

    Le croyant est traité comme un enfant, privé de raison, ou du moins du libre usage de celle-ci, un bambin à qui l’on « fait la morale », et comme mesures incitatives à les respecter, les religions brandissent simultanément la carotte et le bâton :

    La Carotte : un paradis emplis de bigots suspicieux, contemplant, impuissants, le malheur et la détresse de ceux qu’ils aimaient et qu’ils ont laissés, les meilleurs, les « saints » et autre bienheureux trompant leur ennui en matant – par un effet d’une grâce divine spéciale (dixit Thomas D’Aquin) – le spectacle pervers des éternelles souffrances de tous ceux qui ne pensaient pas comme eux.

    Le Bâton : les flammes de l’enfer, les souffrances éternelles et autres [cor]âneries qui feraient passer les cauchemars d’un tueur en série psychotique sous PCP pour un épisode des Teletubbies.

    « Faire ceci pour obtenir… » ; « Ne pas faire cela pour éviter… » : ce n’est pas le royaume de dieu, mais celui de l’hypocrisie ! Personnellement, j’aurais honte de moi d’instrumentaliser la misère d’Autrui (la « charité chrétienne/religieuse) dans le but de gagner les bonnes grâces et j’ai honte de voir des humains racoler leurs Idoles par la bassesse de leur prosternations, genuflexions, incantations…

    Quelle subtilité !

    . C’est une morale vide, fondée sur l’intérêt et la crainte, néfaste, anachronique et inadaptée, en décalage et/ou en contradiction constante avec les situations du monde et de la vie d’aujourd’hui. Mais surtout, c’est une morale qui impose de considérer la vie sur Terre comme une caisse d’épargne qui leur verserait des intérêts post-mortem sur leurs bonnes actions. N’ont-ils pas compris qu’une bonne action assortie d’une rétribution perd tout sens et toute valeur ‽ Prôner le renoncement afin de mériter un hypothétique salut divin accessible après la mort, dans un autre monde a empêché bien des innocents à se révolter, Joubert ne disait il-pas que celui qui s’agenouille devant un dieu façonne à s’agenouiller devant un roi…

    L’athée, quant à lui, se prive de carotte comme de bâton, et s’il fait le bien, c’est parce qu’il aime faire le bien, et s’il ne fait pas le mal ce n’est pas parce qu’il a peur d’avoir mal à son tour, c’est uniquement pour ne pas faire de mal à autrui ; l’athée n’a as besoin d' »autorité supérieure » pour bâtir son Éthique, pour choisir lui-même ses règles de vie, dans le respect de la Liberté de chacun.

    L’athée doit faire preuve de plus de maturité que les croyants qui suivent une doctrine qui leur économise le travail d’avoir des idées ; ils s’en remettent en permanence aux « Ecritures » ou se cachent derrière les propos apodictiques d’imams, de papes, de rabbins, de dalaï-lamas, de prédicateurs et de gourous en tous genres : L’homme fort dit : je suis. Et il a raison. Il est. L’homme médiocre dit également : je suis. Et lui aussi a raison. Il suit, disait le bon Victor.

    L’athée est responsable du choix de l’éthique qui le structure et guide son action ; sa morale n’est pas une contrainte qu’on lui impose, mais l’objectif librement réfléchi, choisi et accepté qu’il se fixe d’appliquer la Morale Universelle, celle qui n’a qu’un seul commandement . NE PAS NUIRE. L’athée ne peut pas se retrancher derrière un « Livre Saint », il se protège de la pression sociale, de celle des médias et du conformisme castrateur. Face à tous les problèmes éthiques et moraux, aux demandes contradictoires de la société, à la position des nombreuses religions et idéologies similaires, l’athée doit et veut trouver lui-même sa propre réponse aux la questions « Que dois-je faire? » et « Que puis-je faire ? ».

    Citez une seule guerre menée au nom de l’athéisme ou avec l’athéisme comme but ultime ? Nommez un seul attentat suicide perpétré au nom de l’athéisme ?

    L’athée est privé de pouvoir prier pour ceux qu’il aime, il est condamné à l’action, il ne peut non-plus demander pardon à « dieu », lorsqu’il agit mal, il demande pardon directement à ceux qu’il a blessés et sait que le mal que l’on fait est ineffaçable, que les fautes de l’homme sont inexpiables. Il sait qu’il doit vivre avec sa conscience, ses erreurs, sa culpabilité, avec le remord. Sa seule certitude, est qu’il peut se tromper dans ses choix et, dans ses actes, il sait que, contrairement à Dieu, sa conscience ne lui pardonne pas, jamais.

    L’Éthique structure la morale et la Liberté est l’espace dans lequel les deux premières ont le loisir de s’exercer : sans Éthique, point de morale, et sans morale, pas de Liberté.

    « Bien naïfs, ceux qui croyaient que l’athéisme supprimait la question morale ! C’est plutôt l’inverse : nous avons d’autant plus besoin de morale que nous avons moins de religion – parce qu’il faut bien répondre à la question « Que dois-je faire ? » quand Dieu n’y répond plus. C’est pourquoi nous avons, aujourd’hui, terriblement besoin de morale ! C’est pourquoi, même, nous avons besoin de morale, aujourd’hui, davantage sans doute qu’en aucune autre époque connue de l’humanité civilisée. »
    (André Comte-Sponville)

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    • Guillaume Bignon
      Guillaume Bignon dit :

      Bonjour,
      Merci pour votre contribution. Voyons voir si l’on peut progresser dans notre désaccord. Mon argument logique très simple offert de manière informelle ci-dessus, s’énonce plus formellement comme ceci :
      Prémisse 1 – Si Dieu n’existe pas, il n’existe pas de valeurs morales objectives
      Prémisse 2 – Il existe des valeurs morales objectives
      Conclusion – Donc Dieu existe.
      L’argument étant logiquement valide, puisque vous rejetez la conclusion, il vous faut (sous peine d’irrationalité) rejeter au moins l’une de ses prémisses. Après votre longue tirade chargée en rhétorique, il n’est non seulement pas clair quelle prémisse vous êtes disposé à rejeter, mais même au contraire, vous affirmez un bon nombre de phrases qui (me semble-t-il) requièrent logiquement la vérité de ces deux prémisses.
      Vous affirmez d’un côté que sans Dieu il nous faut choisir notre moralité, ce qui me semble bien admettre que les valeurs morales en question étant « choisies » par les hommes, elles sont nécessairement subjectives : elles sont relatives à l’individu ou la société, mais aucunement plus objectives que l’individu qui choisit une glace au chocolat plutôt qu’une glace à la vanille : une option n’est pas objectivement meilleure que l’autre, puisqu’il n’y a pas de point de vue privilégié siégeant au dessus des individus et des société pour ancrer l’objectivité de la réponse.
      Mais par ailleurs, vous parlez de « distinguer » le bien du mal, un langage qui semble bien supposer que le bien et le mal sont des vérités que l’on découvre, et non que l’on invente ; et de même, vos dénonciations de tous les maux de la religion semblent présupposer que ce que les religions font soit réellement (objectivement) mal.
      Mettez ces deux prémisses ensemble, et il s’ensuit logiquement que Dieu existe.
      Alors je passe pour l’heure sur vos nombreuses dénonciations et certaines fausses idées que vous prêtez à la religion et que je ne partage pas, pour simplement me concentrer sur l’argument logique qui nous intéresse ici, et relever la question : quelle prémisse rejetteriez vous ? Vous êtes il me semble attaché implicitement aux deux, et donc votre vue du monde semble requérir logiquement que Dieu existe.
      Cordialement,
      Guillaume.

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  2. olivier Belleval
    olivier Belleval dit :

    Comme l’ écrit Gérard Potdevin dans « Logique et mathématique » ==  » un CHOIX n’ a pas en lui-même les conditions de sa légitimité  » .
    Un choix peut être justifié, mais il n’ est pas logique et objectif en lui-même .

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  3. olivier Belleval
    olivier Belleval dit :

    Soi-disant que l’ athéisme n’ a jamais fait de mal ?
    Le matérialisme dialectique, marxiste-léniniste, a voulu imposer une conception athée à des centaines de millions de gens : stalinisme, génocide khmer rouge, …
    Résultat au 20e siècle = 100 millions de morts !

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  4. Cn
    Cn dit :

    Bonjour,
    Je crois que tout est permis et que l’existence de Dieu n’a rien à voir avec la façon de se tenir dans la vie: droit ou plié. La mort non plus. Pour moi c’est plus la crainte de … . La peur de … Perdre ce qu’on est ou perdre ce qu’on a, je ne sais ou je veux pas trop savoir ? Mais poser la question est une bonne option. J’ai presque déjà la réponse intuitive : c’est sans doute perdre ‘ce que j’ai’ alors que je ne perdrais rien de ‘ce que je suis’ ou seulement ce qui peut être détaché… Au contraire, je gagnerai en ‘je suis’ mais c’est comme s’arracher un bras de réussir à mettre en pratique ‘moins j’ai, plus je suis’… Mais j’y aspire. Je le transpire aussi peut-être! Je dois l’accoucher maintenant ….!

    – entretien avec la maréchale de *** Diderot.

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  5. Marc-Olivier Blondin-Provost
    Marc-Olivier Blondin-Provost dit :

    « le mal existe objectivement »

    Comment? Le mal est une réalité intrinsèquement subjective:

    “Must it be true a priori-that is, must this practice be wrong independent of human experience? No. The wrongness of the act very much depends on human experience” (p. 223). Sam Harris

    L’holocauste est mal au regard de nos sentiments, de nos émotions, pas de la réalité. Comment peut-on savoir que la réalité se soucie de nos actions?

    “Now, if the distinction between right and wrong is also a product of brain wiring, why should we believe it is any more real than the distinction between red and green?” Steven Pinker

    « Le vrai et le faux sont des attributs du langage, non des choses. Et là où il n’y a pas de langage, il n’y a ni vérité ni fausseté ». Hobbes

    Comment faites-vous pour savoir que la moralité existe en dehors de notre subjectivité? La moralité existe grâce à notre subjectivité.

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  6. Guillaume Bignon
    Guillaume Bignon dit :

    Comment sais-je que la moralité est objective? C’est selon moi une croyance proprement basique, ancrée dans mon expérience morale fiable bien que faillible, qui témoigne de la réalité de certaines vérités morales objectives; de la même manière que je sais que le monde extérieur est réel: mon expérience sensorielle fiable bien que faillible témoigne du fait qu’il existe un monde extérieur objectif, indépendamment de mon existence à moi. Pour aucunes de ces deux croyances n’ai-je d’argument déductif, elles sont ainsi « proprement basiques », mais ce n’est évidemment pas une bonne raison de douter qu’elles soient objectives, comme en témoigne le fait que vous croyez (je l’espère) tout comme moi, qu’il existe bien un univers physique objectif, indépendant de votre existence et de la mienne. La prémisse 2 est donc difficilement prouvable auprès d’un athée attaché au relativisme moral, mais l’argument moral reste fort, dans la mesure ou un bon nombre d’athées réalisent qu’ils croient en fait qu’il existe bel et bien au moins quelques valeurs morales objectives. (Louise Antony ou Walter Sinnot Armstrong, pour n’en citer que deux).

    Répondre
  7. Marc-Olivier Blondin-Provost
    Marc-Olivier Blondin-Provost dit :

    Vos croyances proprement basique sont injustifiables, car vous dites :

    «ancrée dans mon expérience morale fiable bien que faillible, qui témoigne de la réalité de certaines vérités morales objectives»

    Votre expérience morale fiable = entièrement subjectif. De votre jugement subjectif, vous en inférez qu’il existe une moralité en dehors de votre subjectivité? Cela est une foi basée sur pas grand chose.

    « je sais que le monde extérieur est réel: mon expérience sensorielle fiable bien que faillible témoigne du fait qu’il existe un monde extérieur objectif, indépendamment de mon existence à moi.»

    Comment faites-vous pour savoir que le mon extérieur existe? Par votre subjectivité? Alors c’est un saut de foi total. Pourquoi utilisez-vous le mot « savoir », alors que cela est une croyance? Vous ne pouvez pas savoir cela.

    Je ressens subjectivement que la réalité extérieure existe, donc je sais que la réalité extérieure existe?

    Je crois effectivement qu’il existe un univers indépendamment de moi, mais cela est basé sur mes observations subjectives, ce ne peut pas être proprement basique. Ce ne peut pas être un savoir, car justement, je ne sais pas. J’ai la foi – la confiance – que l’univers existe. Cette confiance est très loin d’être un savoir.

    De plus, si je crois que la réalité extérieure existe, je ne vois aucune raison de croire que la moralité est objectivement vraie dans la réalité. Je ne crois pas à cela. Je peux comprendre pourquoi vous y croyez, car vous croyez en un Dieu bon. Justement, vu que c’est basé sur la subjectivité (votre croyance en Dieu) cela ne peut pas non plus être une croyance proprement basique et cela ne peut pas non plus être un « savoir ».

    Les athées qui croient que la moralité est objective, parle forcément d’une objectivité intégrée à notre subjectivité, et non extérieure à notre subjectivité. Dawkins et Sam Harris croient également que la moralité est objective. Il existe des faits moraux, mais la réalité n’a aucun intérêt moral.

    Aux yeux de la réalité, tout est permis. Pour un être humain athée comme moi, subjectivement, tout n’est pas permis, car la souffrance existe et nous voulons éviter la souffrance. Le bonheur existe et nous voulons partager le bonheur. Il y a, subjectivement parlant, des raisons fiables pour avoir un couple heureux. C’est objectivement valide de dire que de frapper sa femme à chaque jour n’apportera pas un bonheur solide et partagé.

    Vos croyances, sans justifications, sont vaines et sans valeurs, peu importe si vous dites qu’elles sont proprement basique, car il faut déjà démontrer que des croyances proprement basique existent. À ce sujet, Platinga a fait un mauvais travail.

    Sa position défend l’idée que certaines croyances seraient évidentes immédiatement par les sens et ne nécessiteraient pas d’autres évidences afin d’être rationnelles. Par exemple, percevoir un événement quelconque et inférer qu’il représente le passé est suffisant pour justifier la croyance « le passé existe ».

    si l’hypothèse de l’existence du passé semble rationnelle, il serait erroné de croire que sa plausibilité soit forte. Tout au plus peut-on dire qu’elle est cohérente avec l’expérience en question. Par exemple, si je vois une couleur rouge, est-ce à dire qu’elle existe dans une réalité indépendante de mes perceptions? Même s’il est rationnel de croire que la couleur rouge existe indépendamment de mes perceptions, cette croyance ne peut être que de faible valeur. À ce sujet, il est intéressant de noter que plusieurs scientifiques contemporains remettent en question l’existence objective du temps et des couleurs.

    Voilà qui devrait vous faire douter de la validité des croyances proprement basique, qui sont de très faibles valeur.

    Bonne journée!

    Répondre
  8. Guillaume Bignon
    Guillaume Bignon dit :

    « Vos croyances proprement basique sont injustifiables » -précisément! Cela fait partie de la définition de « proprement basique ». Si vous pensez que c’est une critique de mes croyances proprement basiques que de dire qu’elles ne sont pas « justifiée », c’est que vous ne comprenez pas le concept de « proper basicality ».
    Quand à la question du « savoir », on travaille visiblement avec une conception bien différente de ce qui est requis pour avoir un « savoir ». La mienne me permet de dire que je sais que le monde existe, je sais que l’holocauste s’est bien passé, je sais que César a franchi le rubicon, et je sais que je suis né un 24 Novembre. Si votre conception du savoir ne me permet pas de dire que je sais ces choses, je vous suggère que le problème se trouve dans votre conception du savoir. Mais dès lors, le fait que vous soyez sceptique de l’existence de Dieu n’est pas particulièrement intéressant si votre niveau de scepticisme est si radical que vous ne sachiez pas non plus que le monde existe, ou que torturer un enfant pour le plaisir est vraiment objectivement mal, et pas juste une histoire de préférences personelles. Mais évidemment, cela n’engage que moi.

    Répondre
  9. Marc-Olivier Blondin-Provost
    Marc-Olivier Blondin-Provost dit :

    Voici une autre partie de mon article :«Un autre point important est que nous affirmons souvent « je sais » comme métaphore pour exprimer la force de notre croyance. La foi fait référence à la croyance et non à la connaissance dans son sens strict, car ultimement, on ne peut pas savoir que notre conjoint est fidèle si nous n’étions pas présents à chaque moment où il pouvait être infidèle. Personne n’est omniscient ou omniprésent.»

    Évidemment que je peux utiliser le mot « savoir » dans le même sens que vous! Je « sais » que le monde existe, que ma mère est ma mère, etc. Ce mot, « savoir », n’est qu’une métaphore pour illustrer une croyance forte. J’espère qu’en aucun cas vous ne l’assimilez avec le mot « savoir » dans son sens strict. Car, en ce sens, je ne peux pas savoir que ma mère est bien ma mère, même si ma croyance à cet effet est excessivement forte et que les évidences sont 99% en faveur que ce soit ma mère. Si ce n’est pas 100%, alors je ne peux pas le savoir. Si on peut douter de ma proposition, alors on parle de foi (pas dans son sens religieux, mais dans l’élément d’espoir et de confiance qui y est ajouté). J’ai confiance que ma mère est réellement ma mère. J’ai confiance que l’univers existe en dehors de ma subjectivité. Croire savoir ces choses, c’est être un peu aveuglément confiant.

    Croire que l’univers existe réellement ne me sert à rien, alors cela ne me sert à rien d’être aveuglément confiant envers son existence.

    Lorsque je dis que vos croyances proprement basique sont injustifiables, je veux dire par là qu’elles n’existent pas. Il n’existe aucune croyance proprement basique sauf peut-être la seule chose dont on ne peut pas douter (cogito ergo sum) : notre propre expérience. Je ne parle pas du contenu des expérience (froid, chaud, douleur, etc.), mais du contenant : l’expérience, le ressenti. je ne peux pas douter que qqch ressent (le « soi » est une fiction utile du cerveau, Marc-Olivier est une invention sociale qui existe à travers le regard des autres).

    Mon niveau de scepticisme me semble tout à fait adéquat. Je crois que le monde existe car j’ai plusieurs raisons de le croire. Je ne peux toutefois pas le savoir (dans le sens strict du mot savoir), et vous non plus. Vous êtes bien sûr libre de croire que la proposition « l’univers existe », mais cette certitude n’enlève pas la possibilité réelle de se tromper. Expérimenter les couleurs ne prouvent pas que les couleurs existent en dehors de mon expérience subjective – et les scientifiques disent que les couleurs n’existent pas en dehors de notre subjectivité.

    Vous dites : «torturer un enfant pour le plaisir est vraiment objectivement mal, et pas juste une histoire de préférences personelles»

    Je suis content que vous soyez d’accord que cela soit, à la base, une histoire de préférence personnelle. Vous ajoutez un élément : torturer un enfant est objectivement mal (ce que je suis d’accord)… mais vous dites que « objectivement » est de nature ULTIME, alors que moi, il est proximal, soit relié entièrement à nos préférences.

    Laissez-moi m’expliquer. Admettons que les lois de la physique n’existent que dans notre subjectivité. Admettons que nous soyons que des esprits et que les lois de la physique n’existent pas objectivement. Admettons que les lois de la physique n’existent pas dans la réalité objective. Peut-on tout de même dire que les lois de la physique sont objectivement vrais même s’ils résident seulement dans notre subjectivité? Peut-on dire qu’il existe des faits à propos des lois de la physique dans notre subjectivité? Clairement oui, car tout reste identique. La pomme tombe de ma main dans ma subjectivité, même si la pomme n’existe pas dans la réalité. Et la pomme tombera à chaque fois. Est-il vrai que le soleil était plus brillant que d’habitude, hier? Si oui OU non, alors cela est un fait de notre expérience subjective. Que le soleil existe réellement ou pas, cela n’en change rien.

    Tout individu est libre de croire que les propositions « le passé existe En Dehors De Notre Subjectivité (EDDNSubj)» « les lois de la physique existent EDDNSubj » « Dieu existe EDDNSubj » « la moralité existe EDDNSubj» sont vraies, mais ces certitudes n’enlèvent pas la possibilité réelle de se tromper. Je vous invite donc à être conséquent et à arrêté d’utiliser le mot « savoir » à des endroits où il est impossible de savoir.

    Je répète : vous êtes bien sûr libre de croire savoir ces choses, mais vous n’êtes pas libre de choisir le fait que vous ne pouvez pas le savoir et que ces croyances « proprement basique » ont une valeur très faible si elles ne sont pas supportées par d’autres évidences.

    Passez une belle soirée!

    Marc-Olivier

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