L’apologétique philosophique est le domaine de l’apologétique chrétienne qui défend la foi chrétienne à partir des principes de la philosophie. On peut considéré, entre autres, l’existence de Dieu, la trinité et pourquoi il y à quelque chose au lieu de rien.

« Le nihiliste en invité surprise » conclusion sur la moralité sans Dieu – Partie 5 de ma critique de « L’esprit de l’athéisme » d’André Comte-Sponville

<<< Partie 4

Les deux parties précédentes de cette critique ont traité en détail le sujet de la moralité sans Dieu. Nous avons vu que si Dieu n’existait pas, alors la moralité serait subjective, ce qu’André Compte-Sponville affirmait très clairement, mais nous remarquions également qu’au moins certaines valeurs morales ne sont pas subjectives, et ont bien au contraire une réalité objective (certaines actions sont vraiment bien ou mal, quelles que soient mes préférences personnelles subjectives à leurs égards), et donc il s’ensuivait logiquement que Dieu existe. Enfin, nous relevions également quelques phrases importantes de L’esprit de l’athéisme qui présupposaient la réalité objective de la moralité, ce qui faisait que Comte-Sponville concédait virtuellement les deux prémisses de l’argument moral en faveur l’existence de Dieu. Dans ce contexte, il ne nous reste plus grand chose à ajouter sur la question, mais il reste quelques commentaires d’André Comte-Sponville qui sont suffisamment problématiques pour mériter une brève réponse ici avant de tourner la page sur le sujet de la moralité.

En page 53, André Comte-Sponville critique certains points de la moralité chrétienne (ou du moins qu’il perçoit comme chrétienne) au sujet de la sexualité, et essaie d’affirmer étrangement que ces choses là ne relèvent pas de la morale, mais de la théologie.

Le préservatif n’est pas un problème moral ; c’est un problème théologique. . . Même chose, entre nous soit dit, pour les préférences sexuelles de tel ou tel. Entre partenaires adultes et consentants, la morale n’a guère à s’en mêler. L’homosexualité, par exemple, est peut-être un problème théologique . . . Elle n’est pas – ou plus – un problème moral, ou elle ne l’est, aujourd’hui encore, que pour ceux qui confondent la morale et la religion, spécialement s’ils cherchent dans la lecture littérale de la Bible ou du Coran de quoi les dispenser de juger par eux-mêmes.

Il y a tant à corriger que je ne suis pas sûr de savoir où commencer.

Tout d’abord, son affirmation qu’il s’agisse de « problèmes théologiques » et non de « problèmes moraux » est incohérente. Soit Dieu existe, soit Dieu n’existe pas. Si Dieu existe, alors son dessein en terme de sexualité ancre la moralité, et ces questions sur la sexualité sont bel et bien des problèmes moraux. Mais si Dieu n’existe pas, alors ce ne sont effectivement pas des problèmes moraux, mais alors ce ne sont évidemment pas non plus des problèmes théologiques ! Pas de Dieu, pas de théologie ! Il est donc impossible que ces choses soient des problèmes théologiques mais pas moraux. Si une action est interdite par Dieu, c’est un problème moral ; et si Dieu n’existe pas, il va de soi que ce n’est pas un problème théologique.

Par ailleurs, il n’est pas clair pour moi ce qu’André Comte-Sponville appelle un « problème moral », étant donnée encore une fois son affirmation du subjectivisme moral. Puisqu’il affirme que la moralité est subjective, que ce n’est qu’une affaire de préférences personnelles sans réalité objective, il n’est pas très intéressant de l’entendre dire au sujet de certaines pratiques qu’elles ne sont pas vraiment immorales : sa vue implique que rien n’est jamais vraiment immoral.

Ensuite, quand il dit qu’ « entre partenaires adultes et consentants, la morale n’a guère à s’en mêler », c’est évidemment faux si Dieu existe et spécifie son dessein juste et bon pour la sexualité, mais j’ajoute que la condition soi-disant suffisante d’être « adultes et consentants » impliquerait que la morale n’aie rien à dire sur la promiscuité, les partouzes, l’adultère, l’inceste à l’âge adulte, le masochisme, et la prostitution (les deux partis sont consentants, étant donné un bon prix !) On m’excusera si en chrétien je rejette ce standard en affirmant au contraire que la sexualité est sacrée, un don merveilleux de Dieu pour les époux dans le cadre d’un engagement fidèle et éternel.

Lorsqu’André Comte-Sponville dit que « l’homosexualité n’est pas – ou plus – un problème moral », son « ou plus » souligne encore l’inadéquation de son subjectivisme moral : la moralité fluctue avec le temps, les cultures et les sociétés, et c’est la majorité qui l’emporte à un instant donné mais nul n’a raison, nul n’a tort, il n’y a pas de vérité morale sur la question.
Il accuse ensuite l’éthicien chrétien de « confondre la morale et la religion », mais ce n’est évidemment pas ce que nous faisons : nous ne les confondons pas, nous affirmons juste qu’il existe un lien entre les deux qui encre en Dieu l’objectivité de la morale. Si c’est incohérent, Comte-Sponville nous doit un argument à cet effet.
Enfin, il dit que l’on cherche dans la lecture littérale de la Bible ou du Coran de quoi nous « dispenser de juger » par nous-même. Non. Si la moralité est encrée dans les commandements de Dieu, et que la Bible contient (entre autre) des commandements de Dieu, alors il est bien sûr intéressant de savoir ce que Dieu a communiqué. Mais dans la mesure où les principes moraux révélés dans la Bible ne traitent pas directement et explicitement de toutes les situations auxquelles nous pouvons faire face au quotidien et à notre époque, le travail parfois difficile de juger à partir de principes généraux est toujours bien nécessaire.

André Comte-Sponville discute ensuite du « nihilisme moral », qu’il n’aime visiblement pas, et il cherche à s’en distancer à plusieurs reprises. Il regrette que « Sade et Nietzsche » soient « à la mode » chez nos intellectuels (p.54). Leur « nihilisme », venant du latin nihil, qui veut dire « rien », ou « nul », est dans ce contexte une position qui consiste à nier entièrement l’existence et la validité de la moralité. Le défi pour André Comte-Sponville, c’est de nous expliquer pourquoi son subjectivisme moral athée n’implique pas le nihilisme. Si on affirme avec lui que la moralité n’est pas objective, alors elle n’est pas vraie elle n’est pas réelle, elle n’est pas obligatoire. Quelle différence alors entre un subjectiviste et un nihiliste ?

André Comte-Sponville cherche à les distinguer ainsi (p.55): « J’appelle « nihilisme » tout discours qui prétend renverser ou abolir la morale, non parce qu’elle serait relative, ce que j’accorde bien volontiers . . . mais parce qu’elle serait, comme le prétend Nietzsche, néfaste et mensongère. » Le problème est que cette distinction n’en est pas une. Si la moralité n’est pas objective, elle est mensongère, puisqu’elle ne s’énonce qu’avec des formulations normatives et donc objectives : « il est obligatoire d’aimer son prochain, il est interdit de commettre un meurtre, il est interdit de torturer un enfant pour le plaisir, etc. » Ces injonctions morales sont soit objectives et réelles, soit subjectives et mensongères.

Comte-Sponville continue sa critique du Nihilisme :

« C’est reprendre à peu près la formule d’Ivan Karamazov : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis » Cela culmine ou se caricature dans l’un des slogans les plus fameux et les plus sots, de mai 1968 : « Il est interdit d’interdire » C’est où l’on passe de la liberté à la licence, de la révolte à la veulerie, du relativisme au nihilisme. »

Nous sommes bien d’accord que le slogan est sot, mais il n’est pas bien clair quelle différence Comte-Sponville cherche à maintenir ici entre relativisme et nihilisme. Son analyse des conséquences du nihilisme s’applique entièrement aux conséquences du relativisme : « Il n’y a plus ni valeur qui vaille ni devoir qui s’impose ; il n’y a plus que mon plaisir ou ma lâcheté, que les intérêts et les rapports de force. » Mais c’est exactement ce qui s’ensuit logiquement du relativisme : son opinion moral n’est que le sien, il ne s’impose en rien à celui de son voisin qui diffère, car il n’est pas objectivement plus vrai.

Il reprend sa critique du « tout est permis » de Dostoïevski en page 57 : « La seconde proposition [« tout est permis »] est surtout dangereuse d’un point de vue moral. Si tout est permis, il n’y a plus rien à s’imposer à soi-même, ni à reprocher aux autres. » C’est ce qu’implique sa vue ! Si l’autre ne s’impose rien, nous n’avons que notre opinion subjectif à y opposer, mais pourquoi serait-il normatif pour l’autre ? il ne l’est pas !

Il poursuit : « Au nom de quoi combattre l’horreur, la violence, l’injustice ? » Ce à quoi je réponds : L’horreur selon qui ? l’injustice selon qui ?

« C’est se vouer au nihilisme ou à la veulerie (celui-là n’était que la forme chic de celle-ci), et abandonner le terrain, en pratique, aux fanatiques ou aux barbares. Si tout est permis, le terrorisme l’est aussi, et la torture, et la dictature, et les génocides … » Et oui ! Mais si le mal du terrorisme, de la torture, de la dictature, et des génocides n’est pas objectif, il n’y a pas de vérité dans le camp de ceux qui les dénoncent dans cette bataille, et le terrain est déjà abandonné en effet !

Enfin, en p.189-190, il défend son relativisme en disant « C’est le contraire du nihilisme. Il ne s’agit pas d’abolir la morale . . . , mais de constater que la morale n’est qu’humaine, qu’elle est notre morale, non celle de l’univers ou de l’absolu. » Le problème c’est que le subjectiviste ne préserve pas la morale, mais les morales. Le subjectiviste permet qu’une personne et une autre puissent dire une chose et son contraire sans qu’aucun n’ait tort; leur vérité est alors « abolie », pour utiliser son terme. « Notre morale », dit-il ? De quel « nous » s’agit-il ? Les Nazis ou les bonnes sœurs ? La morale de l’État Islamique, ou celle des moines Tibétains ? C’est le relativisme complet, c’est le nihilisme moral.

J’en arrive à ma dernière critique de la moralité selon André Comte-Sponville. Pour faire passer son subjectivisme en douceur et convaincre le lecteur que sa position n’est pas si implausible que ça, il tente un parallèle avec d’autres domaines dans lesquels on rencontre également soi-disant le subjectivisme. Quels domaines ? –Les sciences ! En définissant le nihilisme, il disait : « j’appelle « nihilisme » tout discours qui prétend renverser ou abolir la morale, non parce qu’elle serait relative, ce que j’accorde bien volontiers (les sciences sont relatives aussi ; ce n’est pas une raison pour les refuser) »

Pardon ? Les sciences sont relatives ? Clairement pas. La science peut parfois se tromper, mais elle n’est pas relative. Le savoir scientifique qu’elle fournit est objectif. La rondeur de la terre n’est pas une affaire de préférence personnelle ; notre planète est vraiment, objectivement ronde et non plate. Le théorème de Pythagore n’est pas relatif à celui qui l’énonce. L’existence de la molécule d’ADN est objectivement vraie. Pas besoin de s’attarder sur ce point pour le lecteur attentif: le relativisme est tout aussi absurde en science qu’en éthique.

André Comte-Sponville semble ensuite étendre son relativisme à la question du pluralisme religieux : de toutes les religions qui se contredisent, il ne dit pas vraiment que leurs enseignements sont objectivement faux, mais qu’il « s’en méfie ». Page 72 : « je me méfie de l’exotisme, du tourisme spirituel, du syncrétisme, du confusionnisme new age ou orientalisant. » Qu’il affirme le relativisme en religion est moins surprenant qu’en science, mais il semble aller même au-delà pour affirmer le relativisme absolu en toute chose, lorsqu’il écrit (p.58) « Qu’aucune connaissance ne soit la vérité (absolue, éternelle, infinie), c’est bien clair. Mais elle n’est une connaissance que par la part de vérité (toujours relative, approximative, historique) qu’elle comporte, ou par la part d’erreur qu’elle réfute » En toute honnêteté, je ne suis pas certain de comprendre ce que veut dire cette phrase ; mais si elle n’est pas incompréhensible, elle me semble bien affirmer que toute connaissance est « toujours relative », et c’est donc absurde (en plus de se réfuter soi-même si cette phrase elle-même est supposée être objectivement vraie).

En bref, ni les sciences en particulier, ni la connaissance en général, ne permettent le relativisme, et nous n’avons donc aucune bonne raison de trouver le subjectivisme moral d’André Comte-Sponville moins problématique qu’il ne l’est vraiment. Il existe bel et bien des valeurs morales objectives, et comme je l’ai soutenu ci-dessus, il s’ensuit logiquement que Dieu existe.

Nous en avons dit assez sur la question de la moralité, il est temps de nous tourner vers les arguments d’André Comte-Sponville en faveur de l’athéisme, ce sera dans la partie suivante.

>>> Partie 6

« Si nul n’a tort, nul n’a raison » le subjectivisme moral, peu vivable et peu croyable – Partie 4 de ma critique de « L’esprit de l’athéisme » d’André Comte-Sponville

<<< Partie 3

Dans la partie précédente, nous discutions de l’argument moral en faveur de l’existence de Dieu, qui se formule ainsi :

Prémisse 1 – Si Dieu n’existe pas, alors il n’existe pas de valeurs morales objectives

Prémisse 2 – Il existe des valeurs morales objectives

Conclusion : par conséquent, Dieu existe.

Après avoir corrigé quelques déformations de l’argument par André Comte-Sponville, nous remarquions que sa position sur la question était en fait énoncée assez explicitement : il concède la prémisse 1, et pour rejeter la conclusion, il rejette la prémisse 2 : il affirme au contraire, que, puisque Dieu n’existe pas, la moralité est subjective ; il n’y a pas de valeurs morales objectives. En ses mots, « C’est ce que j’appelle le relativisme, ou plutôt c’est son envers positif : seul le réel est absolu ; tout jugement de valeur est relatif » (p.189).

Dès lors, si vous pensez que c’est faux, c’est à dire, si, comme moi, vous pensez qu’au moins certaines valeurs morales sont objectivement vraies, qu’il est par exemple vraiment mal de torturer un enfant pour le plaisir, ou vraiment bien d’aimer son prochain comme soi même, que ce n’est pas juste une affaire de préférence personnelle et subjective, alors le débat sur l’argument moral est clos : ses deux prémisses sont vraies, et la conclusion s’ensuit logiquement : Dieu existe.

Mais que pourrait-on ajouter pour convaincre un André Comte-Sponville qui, lui, semble prêt à nier la réalité objective de la moralité pour préserver l’athéisme face à l’argument moral ? Il y a deux choses à faire. Tout d’abord, je vais passer en revue une longue liste de citations de Comte-Sponville, qui illustrent bien que la moralité subjective est inadéquate, et ensuite, montrer encore une fois par ses propres écrits, que Comte-Sponville lui même affirme toute sortes de jugements moraux objectifs, incompatibles avec la position subjectiviste qu’il affirme. Regardons ainsi ce qu’il a à dire sur toutes sortes de questions morales soulevées dans son livre, et voyons s’il est possible de le pousser à rester cohérent vis-à-vis de son subjectivisme moral.

En page 40, il écrit : « il m’arrive de me définir en athée fidèle : athée, puisque je ne crois en aucun Dieu ni en aucune puissance surnaturelle ; mais fidèle, parce que je me reconnais dans une certaine histoire, une certaine tradition, une certaine communauté, et spécialement dans ces valeurs judéo-chrétiennes (ou gréco-judéo-chrétiennes) qui sont les nôtres. » Ok, ce sont les vôtres. Mais alors l’athée néonazi qui « se retrouve » plutôt dans l’histoire et les valeurs du troisième Reich est aussi un athée fidèle. Il est juste fidèle à d’autres valeurs, toutes aussi subjectives, et la question de savoir à quelles valeurs vous êtes fidèles, est un choix arbitraire, un accident de vos histoires, que nul ne peut départager par un jugement objectif. Si les valeurs judéo-chrétiennes sont meilleures, ou supérieures, ou plus vraies que celles du Reich, alors le subjectivisme moral est faux, la prémisse 2 de l’argument moral est vraie, et il s’ensuit que Dieu existe.

En page 49, en discutant de ses valeurs judéo-chrétiennes, Comte-Sponville concède exactement mon affirmation, lorsqu’il affirme : « Si j’étais né en Chine, en Inde ou en Afrique, mon chemin serait évidemment différent. Mais il passerait pareillement par une forme de fidélité. » Oui, une fidélité à des valeurs contradictoires avec ses valeurs présentes. Et donc selon son subjectivisme, aucune n’est plus vraie qu’une autre !

« Cela ne nous empêche pas de critiquer la morale de nos pères, insiste-t-il en page 34, … d’innover, de changer ». Précisément ! Changer, mais pas améliorer « ; mais nous savons bien que nous ne pourrons le faire valablement qu’en nous appuyant sur ce que nous avons reçu. » Mais reçu de qui ? Certainement pas de nos pères, puisque c’est précisément leur moralité que Comte-Sponville suppose ici qu’on puisse critiquer. Lorsque le relativisme est affirmé, nous n’avons aucune base pour « critiquer » la morale de nos pères ; aucun « appui », comme il dit. Le subjectiviste moral a les pieds fermement plantés dans le vide.

Il poursuit (p.52) : « Voler, violer, tuer ? Ce ne serait pas digne de moi – pas digne de ce que l’humanité est devenue, pas digne de l’éducation que j’ai reçue, pas digne de ce que je suis et veux être. Je me l’interdis donc, et c’est ce qu’on appelle la morale. Pas besoin de croire en Dieu pour cela ; il suffit de croire ses parents et ses maîtres, ses amis (si on a su les choisir) et sa conscience. »

Le fait que cette position soit absurde se voit assez aisément lorsqu’on la confronte à l’existence d’un individu, qui, contrairement à André Comte-Sponville, ne s’interdirait pas ses choses là. Si ma conscience ne m’interdit pas le viol, ce n’est pas mal de violer ? Si mon éducation par mes « parents et mes maîtres » est raciste, il n’y a pas de mal à la suivre ? « Pas digne de l’humanité », dit-il ? D’où vient cette dignité objective ? Si l’homme est créé à l’image de Dieu, certes, il a une valeur morale intrinsèque, un statut moral qui le distingue spécialement des animaux, mais si Dieu n’existe pas, le processus darwinien purement matérialiste et aléatoire qui nous a tous engendrés ne peut pas conférer un statut moral et une dignité à l’humanité, du simple fait que nous soyons plus intelligents que nos cousins les moutons ou les étoiles de mer, les cactus ou les chauves-souris.

Le subjectivisme moral affirmé par André Comte-Sponville est invivable, et assez littéralement in-croyable. Pour preuve, Comte-Sponville lui même dérape à plusieurs endroits, et se voit affirmer des valeurs morales objectives.

Il écrit (p.58) : « S’il n’y avait pas de valeurs, ou si elles ne valaient rien, il n’y aurait ni droits de l’homme ni progrès social et politique » Mais c’est précisément ce qui s’ensuit de sa vue subjectiviste. D’où viennent les droits de l’homme que Comte-Sponville cherche à affirmer malgré son subjectivisme ? Les droits de l’homme sont objectifs ! Si Monsieur Cohen a le droit de vivre selon André et le droit seul de se faire exterminer selon Adolf, alors Monsieur Cohen n’a pas de droit de l’homme. Si les droits de l’homme sont réels, alors Adolf a tort. Vraiment tort. Objectivement. Et le relativisme d’André Comte-Sponville se voit réfuté. Or Comte-Sponville affirme bel et bien les droits de l’homme, en page 140 il nous dit que : « la liberté de conscience fait partie des droits de l’homme et des exigences de l’esprit », ce qui présuppose bien que les droits de l’homme sont réels.

De manière similaire, en page 27, il nous offre toutes sortes de jugements moraux succincts (et il a bien raison !) : « Une élection vaut mieux qu’un sacre ; le progrès vaut mieux qu’un sacrement ou qu’un sacrifice … Agamemnon, pour obtenir des dieux un vent favorable, fit égorger sa fille Iphigénie. Qu’est-ce d’autre, à nos yeux, qu’un crime doublé de superstition ? L’histoire est passée par là, et c’est tant mieux. Les lumières sont passées par là. Un grigri, pour nous, relève de la superstition davantage que de la spiritualité ; un holocauste, de l’horreur davantage que de la religion. »

Ces comparaisons sur ce qui « vaut mieux » qu’autre chose ne sont pas formulées à la manière des préférences purement personnelles et subjectives, comme on dirait que la vanille « est meilleure » que le chocolat. Elles présupposent, il me semble, la vérité objective de ce qu’elles affirment. Comte-Sponville se félicite du passage de l’histoire et des lumières, de telle sorte que « pour nous », un grigri relève de la superstition, et un holocauste relève de l’horreur. Je réponds avec une question : quel « nous » ? Les Nazis sont-ils inclus ? Ils appartiennent clairement au monde post-lumières. Comte-Sponville est donc encore une fois coincé entre son envie (son besoin !) d’affirmer que l’holocauste est vraiment mal, et son affirmation précédente que rien n’est vraiment mal si Dieu n’existe pas.

Un dernier échantillon de ses jugements moraux devrait suffire à illustrer ma critique : il affirme (p.74) : « Paix à tous, croyants et incroyants » d’où vient ce jugement moral ? Est-il objectivement vrai ? « la vie est plus précieuse que la religion (ce qui donne tort aux inquisiteurs et aux bourreaux » Tort ? « la communion, plus précieuse que les Eglises (c’est ce qui donne tort aux sectaires) ; la fidélité, plus précieuse que la foi ou que l’athéisme (c’est ce qui donne tort aux nihilistes aussi bien qu’aux fanatiques) ; enfin – c’est ce qui donne raison aux braves gens, croyants ou non – l’amour est plus précieux que l’espérance ou que le désespoir. »

Je suis bien d’accord sur un bon nombre d’entre eux, mais Comte-Sponville n’a aucun terrain pour les affirmer en ces mots. « Tort », « raison », c’est le langage de la vérité objective. Le subjectivisme d’André Comte-Sponville exclut ces jugements catégoriques (pourtant vrais), et relativise tout, les ramenant à une affaire de préférences personnelles impossibles à dénoncer comme fausses.

Cette dénonciation est pourtant précisément ce que fait Comte-Sponville, et je vous invite à le suivre avec enthousiasme ! Mais il s’ensuit donc qu’au moins certaines valeurs morales sont objectives, et l’argument moral est alors concédé par l’athée : si Dieu n’existe pas, il n’y a pas de valeurs morales objectives, mais il y a des valeurs morales objectives, donc Dieu existe.

>>> Partie 5

« Moralité sans Dieu ni maître » un subjectivisme rafraichissant (bien qu’incroyable) – Partie 3 de ma critique de « L’esprit de l’athéisme » d’André Comte-Sponville

<<< Partie 2

La première partie du livre L’esprit de l’athéisme tente de répondre à la question « Peut-on se passer de la religion ? » Il s’agit en fait d’une discussion (principalement) sur la moralité et le sens de la vie, en supposant que Dieu n’existe pas. André Comte-Sponville annonce sa réflexion : « Je m’interroge, en philosophe, sur la possibilité de bien vivre sans religion » (p.13). Cette discussion est extrêmement pertinente, car dans son voisinage se trouve un argument classique en faveur de l’existence de Dieu, qui procède comme suit.

Traditionnellement, les chrétiens ont ancré la moralité dans la nature et les commandements de Dieu : « Ne commets pas de meurtre, ne mens pas, ne commet pas d’adultère, aime ton prochain comme toi même, etc… » Dieu, en tant que créateur de l’univers et des hommes, siège au dessus des individus et des cultures, et obéir à ses commandements constitue notre obligation morale. Selon cette vue de la moralité, la différence entre le bien et le mal est objective : que je sois d’accord ou pas, il est bon d’aimer son prochain, et il est mal, objectivement, de commettre un viol ou de torturer un enfant pour s’amuser, que je sois d’accord ou pas. Ce n’est pas qu’une affaire de préférences personnelles, c’est une affaire de vérité objective : il est mal de faire cela.

En revanche, si Dieu n’existe pas, il n’y a pas de point de vue privilégié pour départager les différences d’opinion entre les hommes. La moralité sans Dieu doit être subjective : il s’agit de préférences personnelles des individus ou des sociétés, des préférences parfois très passionnées, certes, mais sans qu’un avis soit plus « vrai » qu’un autre. Le choix extrêmement moral entre la protection d’un bébé ou son abus sexuel, devient similaire au choix entre une glace au chocolat et une glace à la vanille : certains préfèrent l’un, d’autres préfèrent l’autre, mais nul n’a vraiment, objectivement, raison. André Comte-Sponville cite Kant à cet effet (p.51-52) :

Avoir une religion, précise la Critique de la Raison pratique, c’est « reconnaître tous les devoirs comme des commandements divins ». Pour ceux qui n’ont pas ou plus la foi, il n’y a plus de commandements, ou plutôt, ils ne sont plus divins ; il reste les devoirs, qui sont les commandements que nous nous imposons à nous mêmes.

Mais de quel « nous » s’agit-il ? De l’individu, de la société. Ces impositions personnelles ne sont donc que subjectives et ne s’imposent pas du tout sur le voisin peut-être psychopathe, dont l’opinion morale diffère significativement, et qui s’ « impose » beaucoup moins que nous. Aucun moyen de nous départager objectivement.

Cette vue étant à mon sens extrêmement difficile à adopter, elle est l’occasion d’un argument déductif en faveur de l’existence de Dieu :

Prémisse 1 – Si Dieu n’existe pas, alors il n’existe pas de valeurs morales objectives

Prémisse 2 – Il existe en fait des valeurs morales objectives

Conclusion : par conséquent, Dieu existe.

Puisque l’athée nie la conclusion de l’argument, il se doit logiquement de nier au moins l’une de ses prémisses pourtant toutes deux très plausibles. Voyons ainsi quelle approche est adoptée par André Comte-Sponville. Il discute (p.31) de la perspective de garder une certaine moralité malgré son rejet de Dieu :

Notre société, en tout cas en Europe, y croit de mois en moins [en Dieu]. Est-ce une raison pour jeter le bébé, comme on dit familièrement, avec l’eau du bain ? Faut-il renoncer, en même temps qu’un Dieu socialement défunt … à toutes ces valeurs –morales et culturelles– qui se sont dites en son nom ?

Non, nul ne doit renoncer à vivre par ces valeurs morales, mais l’athée doit renoncer à leur vérité objective, oui. André Comte-Sponville parle de conserver, en tant qu’Athée, une « fidélité » envers les valeurs morales qui lui sont chères : « La fidélité, c’est ce qui reste de la foi quand on l’a perdue » (p.31). Mais fidélité envers quoi ? Quel standard adopter pour y être fidèle ? Il n’y a plus de valeur objective, le choix devient arbitraire.

Comte-Sponville commet ensuite le sophisme épouvantail, qui consiste à déformer l’argument, pour le réfuter plus facilement, mais c’est donc sans succès, car il ne répond qu’à une caricature de l’argument, que personne ne défend. Il annonce au sujet des valeurs morales : « Que ces valeurs soient nées, historiquement, dans les grandes religions … , nul ne l’ignore. Qu’elles aient été transmises, pendant des siècles, par la religion …, nous ne somme pas près de l’oublier. Mais cela ne prouve pas que ces valeurs aient besoin d’un Dieu pour subsister » On est bien d’accord : cela ne prouve pas qu’elles aient besoin de Dieu. La grande question au sujet des valeurs morales n’est pas de savoir qui les a dites en premier, ou qui les a répétées dans l’histoire, mais plutôt sont-elles objectivement vraies ? Et pour garantir cela, Dieu est nécessaire.

Comte-Sponville répond ensuite à une autre déformation de l’argument, en nous rappelant l’évidence que sous prétexte qu’une personne est athée, elle ne va pas être particulièrement immorale : « Bayle, dès la fin du XVIIe siècle, l’avait fortement souligné ; un athée peut être vertueux, aussi sûrement qu’un croyant peut ne pas l’être » (p.54). Evidemment ! mais ce n’est pas la question. Il confond l’existence de Dieu avec la croyance en l’existence de Dieu. Que les choses soient claires, je le dis haut et fort, un athée peut être merveilleusement bon, et un croyant peut être atrocement immoral ; il n’est absolument pas nécessaire de croire en Dieu pour faire le bien ; ce qui est nécessaire pour maintenir une moralité objective, c’est l’existence de Dieu, pas la croyance en Dieu. Comte-Sponville confond l’épistémologie et l’ontologie (la fondation réelle de la moralité). Il développe cette erreur par une série de questions rhétoriques (p.32): « Sincèrement, est-ce que vous avez besoin de croire en Dieu pour penser que la sincérité vaut mieux que le mensonge, que le courage vaut mieux que la lâcheté, que la générosité vaut mieux que l’égoïsme, que la douceur et la compassion valent mieux que la violence et la cruauté, que la justice vaut mieux que l’injustice, que l’amour vaut mieux que la haine ? » La réponse est claire : « Non, pas du tout », mais l’existence de Dieu est nécessaire pour que toutes ces affirmations soient objectivement vraies ! « Faudrait-il, parce qu’on ne croit plus en Dieu, devenir un lâche, un hypocrite, un salaud ? » (p.33) Mais non, c’est la même incompréhension, poussée à l’absurde : là non plus il n’y a pas de « il faudrait ». Si Dieu n’existe pas, on perd l’obligation humaine objective de faire le bien. On ne gagne évidemment pas une obligation de faire le mal !

Il continue : « Qu’on ait ou pas une religion, la morale n’en continue pas moins, humainement, de valoir » (p.34) Mais la question se pose tout naturellement : « La morale? Quelle morale ? » Tout est relatif si elle ne vaut que « humainement ». En effet, tous les humains ne sont évidemment pas d’accord. Toutes les sociétés non plus. Alors de quelle morale s’agit-il ? celle de Gandhi, ou celle de Mao ; celle de Jésus, ou celle d’Adolf ?

Il répond : « Quelle morale ? Nous n’avons guère le choix. Même humaine et relative, comme je le crois, la morale ne relève ni d’une décision, ni d’une création. Chacun ne la trouve en lui qu’autant qu’il l’a reçue (et peu importe au fond que ce soit de Dieu, de la nature ou de l’éducation) et ne peut en critiquer tel ou tel aspect qu’au nom de tel ou tel autre. » Ne vous laissez pas tromper par la phrase « Nous n’avons guère le choix » ; Comte-Sponville ne veut pas dire par là que la moralité est objective et valable qu’on le veuille ou non ; il veut dire que les valeurs individuelles, purement subjectives, affirmées par chacun, viennent de ce que l’individu trouve en lui, mais cette moralité ne vaut rien de plus que celle de son voisin, qui en lui, trouve une moralité complètement différente.

Il répète enfin (p.51) la caricature de l’argument en disant qu’un croyant qui devient athée ne va pas soudainement devenir radicalement immoral : perdre la foi, dit-il,

Cela ne change rien non plus, ou presque rien, à la morale. Ce n’est pas parce que vous avez perdu la foi que vous allez soudain trahir vos amis, voler ou violer, assassiner ou torturer ! « Si Dieu n’existe pas, dit un personnage de Dostoïevski, tout est permis. » Mais non, puisque je ne me permets pas tout !

On voit ici encore l’incompréhension de l’argument moral : nul ne dit que l’athée est immoral, mais simplement que si Dieu n’existe pas, la moralité n’est pas objective : en vrai, « tout est permis », comme dit effectivement Dostoïevski. La réponse de Comte-Sponville rate le coche : le fait que lui, personnellement, ne se permette pas tout, n’a aucune pertinence sur la question : il en reste que la moralité n’est pas réelle, elle n’est pas objective, et donc qu’objectivement, tout est permis.

Ces déformations et critiques impertinentes de l’argument sont nettes et il me fallait évidemment les corriger, mais au final, rassurez-vous, elles n’obscurcissent pas du tout la position d’André Comte-Sponville vis-à-vis de l’argument moral pour l’existence de Dieu. En effet, Comte-Sponville est en fait parfaitement clair au sujet de quelle prémisse de l’argument il rejette : il rejette la prémisse 2, celle qui disait « Il existe des valeurs morales objectives ». André Comte-Sponville fait preuve d’une clarté sincèrement rafraichissante, en affirmant de manière limpide qu’il pense que la moralité n’est pas objective. Quand on retire Dieu, il cite Wittgenstein (p.186) disant qu’il n’y ni bien ni mal, et conclut qu’ « Il n’y a plus que le réel, qui est sans autre. A quelle norme ou règle pourrait-on le soumettre ? » Exactement. Il poursuit (p.187) : « Spinoza l’a pensé dans sa rigueur : « le bien et le mal n’existent pas dans la Nature », et rien n’existe au-dehors. C’est pourquoi la réalité et la perfection sont une seule et même chose : non parce que tout serait bien, comme le croient les providentialistes, mais parce qu’il n’y a ni bien ni mal. » Notez bien le langage, ce n’est pas moi qui lui prête des mots excessifs : il affirme qu’il n’y a ni bien ni mal.

Il continue :

« Cela n’empêche pas de se construire une éthique (il y a du bon et du mauvais pour nous), ni même de penser une morale (qui est l’absolutisation, à la fois illusoire et nécessaire, de l’éthique). Mais cela interdit d’en faire une métaphysique ou une ontologie, autrement dit de projeter sur la nature ce qui n’existe qu’en nous, de prendre nos jugements pour une connaissance, nos idéaux pour le réel, donc aussi, et surtout, le réel pour une faute ou une déchéance (lorsqu’il ne correspond pas à nos idéaux). »

Comte-Sponville a le mérite d’être clair ! La moralité est illusoire, n’est pas une ontologie, elle n’existe qu’en nous, nos idéaux ne sont pas réels, et donc il n’y a pas de faute ou de déchéance. Il conclut (p.189) : « C’est ce que j’appelle le relativisme, ou plutôt c’est son envers positif : seul le réel est absolu ; tout jugement de valeur est relatif. » et (p.192) « Si toute morale est relative, comment l’absolu pourrait-il en avoir une ? Si l’absolu est amoral, comment la morale pourrait-elle ne pas être relative ? »

Nous voilà bien d’accord : ce relativisme moral est une conséquence directe de l’athéisme. « Nous voilà sans Dieu ni Maître. C’est ce que j’appelle l’indépendance, dont Svâmiji disait qu’elle est le vrai nom de la spiritualité. » (p.194)

Mais évidemment je rejette cette conclusion comme étant assez littéralement « incroyable », il y a réellement, objectivement, du bien et du mal, et nous verrons dans la partie suivante que Comte-Sponville lui même n’arrive pas à respecter son standard (ou manque de standard !) de manière cohérente. Mais donc si la moralité ne peut être objective sans Dieu, et que la moralité est objective (comme nous le défendrons dans la partie suivante), il s’ensuit logiquement que Dieu existe.

>>> Partie 4

« Va savoir » le scepticisme en théorie et en (pas) pratique – Partie 2 de ma critique de « L’esprit de l’athéisme » d’André Comte-Sponville

<<< Partie 1

Dans la partie précédente, je félicitais André Comte-Sponville pour son approche attentive et analytique sur la question de l’existence de Dieu, et je disais qu’il procédait intelligemment en commençant par donner une définition claire de ce qu’il entend par Dieu, avant de débattre son existence. Cette définition, il la formule ainsi :

« J’entends par « Dieu » un être éternel, spirituel et transcendant (à la fois extérieur et supérieur à la nature), qui aurait consciemment et volontairement créé l’univers. Il est supposé parfait et bienheureux, omniscient et omnipotent. C’est l’être suprême, créateur et incréé (il est cause de soi), infiniment bon et juste, dont tout dépend et qui ne dépend de rien. C’est l’absolu en acte et en personne. » (p.78)

Cette formulation, je dois dire, est remarquable de justesse, et je pense que la plupart des théistes seront satisfaits de débattre l’existence de Dieu en des termes au moins assez proches. Un seul problème selon moi réside dans l’expression « incréé (il est cause de soi) ». Selon moi, Dieu est effectivement incréé, car c’est un être nécessaire et éternel, mais l’expression « il est cause de soi » me semble contradictoire. Si Dieu est nécessaire et éternel, alors il ne se cause pas lui-même, je dirais simplement qu’il n’admet pas de cause. Pour se causer soi-même, il faudrait dans un certain sens (un sens logique si ce n’est temporel), qu’il existe avant d’exister, pour pouvoir se causer lui-même à exister. Cela me semble incohérent, même pour Dieu. Il n’est donc selon moi pas causé par lui même, il est simplement sans cause, existant nécessairement et éternellement. En mettant ce petit problème de côté, le reste de la définition est bien acceptable, alors Comte-Sponville nous met définitivement sur la bonne voie pour débattre de l’existence de Dieu.

Mais avant même de débattre sur la question, il est assez central de demander si on est même capables de savoir la réponse. Et là, de manière remarquable, André Comte-Sponville dit « non ». Il dit (p.11) que « Dieu, par définition, nous dépasse. Les religions, non. Elles sont humaines … et comme telles accessibles à la connaissance et à la critique », ce qui semble bien supposer que Dieu, lui, ne l’est pas (accessible à la connaissance et à la critique). Il confirme (p.39) en annonçant que la question de l’existence de Dieu est « objectivement indécidable », et « A cette question, répétons-le, aucune science ne répond, ni même, en toute rigueur, aucun savoir » (p.78).

Ces affirmations soulèvent naturellement la question : « qu’entend-il par « savoir » ? »

L’épistémologie est cette branche de la philosophie, qui consiste à demander « qu’est-ce que le savoir ? », et quelles sont les conditions nécessaires et suffisantes, pour déclarer que l’on sait quelque chose. Comte-Sponville opère donc ici avec une épistémologie selon laquelle le savoir que Dieu existe (ou qu’il n’existe pas), est impossible. Il faut alors lui demander : quelles conditions requiert-il pour accepter qu’une croyance soit une instance de savoir ? Il répond « on entend par savoir, comme il convient, le résultat communicable et contrôlable d’une démonstration ou d’une expérience) » (p.78). Ces conditions sont trop floues pour que je vous dise moi-même si je pense qu’elles sont trop restrictives pour le savoir que Dieu existe et donc selon moi inacceptables, ou au contraire acceptables mais satisfaites par mon savoir que Dieu existe. Alors poursuivons notre investigation de son épistémologie sceptique, avec une critique de son utilisation également inacceptable du mot « croire ». Il affirme : « Dieu existe-t-il ? Nous ne le savons pas. Nous ne le saurons jamais, du moins en cette vie. C’est pourquoi la question se pose d’y croire ou non. » (p.79). Il a donc l’air de contraster « croire » avec « savoir ». Il annonce effectivement avec un effet choc, que « Si vous rencontrez quelqu’un qui vous dit « je sais que Dieu n’existe pas », ce n’est pas d’abord un athée, c’est un imbécile. Et même chose, de mon point de vue, si vous rencontrez quelqu’un qui vous dit « Je sais que Dieu existe ». C’est un imbécile qui prend sa foi pour un savoir » (p.80).

Passons sur le terme injurieux peu nécessaire, et disons simplement que le contraste qu’il tire entre « croire » (ou « foi ») et « savoir » est tout simplement un faux dilemme. Pourquoi ma foi en Dieu ne pourrait-elle pas être aussi un cas de savoir ? Non seulement « croire » et « savoir » ne sont pas mutuellement exclusifs, mais quand on y pense, c’est même pire que ça : « croire » est logiquement nécessaire pour « savoir » ! En effet, il est bien possible (et fréquent) de croire sans savoir, mais il est absolument impossible de savoir sans croire. Par exemple, je crois que j’habiterai encore à New York l’année prochaine, mais je ne le sais pas (un déménagement n’est jamais exclu, qui sait ?) ; par contre, il est impossible que je sache qu’on ait marché sur la lune si je ne crois même pas qu’on ait marché sur la lune ! Ainsi, « croire en Dieu » et « savoir qu’il existe » ne sont pas du tout incompatibles.

Mais peut-être Comte-Sponville contrastait-il le « savoir » non pas juste avec « croire », mais avec le fait que « la question se pose », de croire. Ainsi, le « savoir » requerrait selon lui que la question ne se pose même pas. Il énonce en effet certaines thèses qui penchent dans cette direction bien trop restrictive. Il précise (p.81) ce qu’il entend par « savoir », en distinguant différents niveaux de certitude : opinion (faible), conviction (plus fort), et savoir, qu’il décrit comme « suffisant subjectivement et objectivement ». Ce critère est encore un peu flou. « Suffisant » pour quoi ? Lorsque Comte-Sponville dit qu’un savoir doit être « objectif », ce qu’il a l’air de demander par là, c’est qu’une personne qui « sait » doit avoir le pouvoir de convaincre tout le monde. Il explique (p.81) : « Mais lequel parmi les gens intelligents et lucides, prétendrait, sur l’existence de Dieu, disposer d’un savoir, autrement dit d’une créance subjectivement et objectivement suffisante ? Si tel était le cas, il devrait pouvoir nous convaincre (c’est le propre d’un savoir : il peut être transmis à tout individu normalement intelligent et cultivé), et l’athéisme aurait depuis longtemps disparu ».

Ce standard est complètement irréaliste. Il admet toutes sortes de contrexemples. Si je suis innocent d’un crime, mais victime d’un complot de telle sorte que toutes les preuves pointent vers mois, je n’arriverai probablement pas à convaincre un jury de personnes « normalement intelligentes et cultivées », mais ça n’empêche pas du tout que je sache que je suis innocent. Ce contre-exemple réfute directement son affirmation. Mais même plus généralement, le savoir en aucun cas ne requiert une capacité à éliminer tous les dissidents, car il y a bien trop souvent des préjudices idéologiques, même chez les personnes « normalement intelligentes et cultivées ». Les négationnistes de l’holocauste, les partisans de théories de complot, les dogmatiques de mauvaise foi, sont parfois très « intelligents et cultivés », mais ils sont aussi pleins de préjudice. Ca ne nous empêche évidemment pas de savoir (pas seulement de croire) qu’ils ont tort.

André Comte-Sponville poursuit son apologie du scepticisme, avec une confusion entre tolérance et ignorance, semblant dire que si on tolère une personne qui n’est pas d’accord, alors on ne peut pas dire savoir qu’elle a tort. Mais c’est encore un standard inacceptable. Comte-Sponville prône la tolérance à très juste titre, mais semble confus sur la conclusion à en tirer. Retraçons ses pas pour voir où il manque le virage : il commence de manière très juste (p.81-82) : « Au-delà des modes ou des mouvements d’opinion, tout laisse entendre que religion et irreligion sont appelées à cohabiter sur la longue durée. Pourquoi faudrait-il s’en offusquer ? Cela ne gêne que les sectaires ou les fanatiques » Tout à fait ! Une personne tolérante est une qui ne s’ « offusque » pas du fait que quelqu’un ne soit pas d’accord. Il continue : « Beaucoup de nos plus grands intellectuels sont athées, y compris en Amérique, beaucoup sont croyants, y compris en Europe » Absolument. Ce qui montre bien que le théisme ou l’athéisme n’est pas qu’une question d’intellect ; comme mes exemples ci-dessus le soulignent, il faut aussi prendre en compte les préjudices, et l’accès aux preuves sur la question. Jusque là, nous sommes tous d’accord, mais c’est là que Comte-Sponville tire la mauvaise conclusion : « Cela confirme qu’aucun savoir—aujourd’hui pas plus qu’hier—ne permet de les départager ». C’est un non-sequitur, qui présuppose à tort encore une fois que le savoir est impossible si quelqu’un d’autre n’est pas d’accord. Il ajoute (p.82) : « Les religions sont innombrables. Comment choisir ? Comment les concilier ? Leurs disciples s’opposent depuis des siècles, y compris lorsqu’ils se réclament de la même révélation (les catholiques contre les orthodoxes, puis contre les cathares ou les protestants, les chiites contre les sunnites…) Combien de morts, au nom d’un même Livre ! Combien de massacres, au nom d’un même Dieu ! C’est une preuve suffisante de l’ignorance où ils sont tous. » Et c’est encore un non-sequitur. Non seulement cette conclusion est injustifiée, mais en plus elle est potentiellement fatale pour un athée aussi, car les tueries et les discordes ne leurs échappent pas ; doit-on conclure que les athées sont aussi ignorants ? Non. La vraie tolérance, c’est respecter son opposant idéologique, et défendre son droit de penser autrement ; ce n’est pas capituler devant le désaccord et abandonner ce que l’on croit savoir. Et là encore, je n’ai rien à apprendre à André Comte-Sponville, la tolérance (la vraie), il en fait preuve admirablement quand il écrit (p.86) « il y a aussi, chez les croyants au moins tout autant que chez les incroyants, des héros admirables, des artistes ou des penseurs de génie, des humains bouleversants », et « le désaccord, entre amis, peut être sain, tonique, joyeux. La condescendance ou le mépris, non. » Exactement. C’est la bonne distinction. Et rien de tout cela ne nous empêche de « savoir » ce que l’on sait, ni de tenter de convaincre celui qui n’est pas d’accord. En page 157, Comte-Sponville critique le « prosélytisme » de Pascal, mais je ne vois pas ce qu’il y a de mal à essayer de convaincre un autre de ce que l’on pense être vrai et important, c’est précisément ce que fait L’esprit de l’athéisme pour l’athéisme. Ce n’est pas du « prosélytisme » (utilisé apparemment comme un gros mot), mais de la philosophie analytique comme je l’aime.

Alors étant donné cette apologie du scepticisme assez radicale, j’en suis venu à avoir peur que Comte-Sponville n’utilise cette mauvaise épistémologie pour conclure : « puisqu’on ne peut pas savoir, ça ne sert à rien de discuter des arguments », mais Dieu merci, il ne tire pas du tout cette conclusion. Bien au contraire, il opère un excellent retour à la réalité, et se plonge dans l’évaluation des arguments. À la bonne heure ! Quand il nous dit (p.80) que « personne ne sait, au sens fort et vrai du mot, si Dieu existe ou non », il me semble que son inacceptable « sens fort et vrai » du mot « savoir », il ne le défend qu’en théorie. En pratique, il emploie un sens bien plus raisonnable, et abandonnant son standard irréaliste de « preuves », il se rabat sur la bonne option : « je n’ai pas de preuves. Personne n’en a. Mais j’ai un certain nombre de raisons ou d’arguments, qui me paraissent plus forts que ceux allant en sens contraire » (p.79) Oui ! Je trouve qu’il utilise aussi le mot « preuve » de manière trop restrictive (je pense qu’il y a de bonnes « preuves » que Dieu existe), mais ne nous attardons pas sur les mots, car au final il relève le bon défi: « Faire de la métaphysique, c’est penser aussi loin qu’on peut. C’est où l’on rencontre la question de Dieu et la possibilité, pour chacun, d’essayer d’y répondre » (p.83), et après tout, il n’est pas si modeste que cela dans ses affirmations athées : « l’athéisme est une croyance négative (a-theos, en grec, cela signifie « sans Dieu »), mais c’est bien une croyance—moins qu’un savoir, donc, mais plus que le simple aveu d’une ignorance ou que le refus prudent ou confortable de se prononcer. C’est en quoi je suis athée, j’y insiste, et non agnostique ». (p.84) Oui monsieur !

Selon moi, il n’est donc sceptique sur le « savoir » qu’en théorie. En pratique, il revient à faire comme tout le monde : il réfléchit, et pèse le pour et le contre pour arriver à une conclusion raisonnable. C’est dommage qu’il n’accepte pas qu’on puisse « savoir » des choses de cette manière, mais il est prêt à trancher sur la question suite à une étude des arguments, alors suivons le dans cette étude, et tranchons sur la question de Dieu !

Enfin, il reconnaît même qu’il existe des raisons de croire ou ne pas croire qui ne sont pas entièrement rationnelles : « Pourquoi ne crois-je pas en Dieu ? Pour de multiples raisons, dont toutes ne sont pas rationnelles … S’agissant ici d’un livre de philosophie, et non d’une autobiographie, on m’excusera de m’en tenir aux arguments rationnels » Absolument ! Et ces arguments rationnels, nous y tournerons dans la partie suivante…

>>> Partie 3

« Verre à moitié plein » la philosophie pour le meilleur et (un peu) pour le pire – Partie 1 de ma critique de « L’esprit de l’athéisme », d’André Comte-Sponville

[Critique du livre L’esprit de l’athéisme d’André Comte-Sponville, par Guillaume Bignon. Les numéros de page font référence à l’édition Albin Michel (2008), format livre de poche]

André Comte-Sponville est un philosophe français et athée, qui dans son livre L’esprit de l’athéisme, nous explique pourquoi il l’est… Pourquoi il est athée, bien sûr; pas philosophe ou français. Être français ne requiert pas (forcément) de justification, et être philosophe, ça peut arriver à tout le monde, ce n’est pas toujours grave, et ça se soigne (parfois). Mais plus sérieusement, le titre de « philosophe » requiert tout de même une petite discussion d’entrée de jeu, parce qu’il y a deux choses très différentes que l’on appelle communément « philosophie » et qui méritent d’être distinguées : une que je déteste de tout mon cœur, et une autre absolument nécessaire, et pratiquée—consciemment ou pas—par toute personne qui réfléchit un tant soit peu, vous et moi inclus.

Dans le sens noble du terme, un « philosophe » est un érudit rigoureux qui maîtrise les lois de la logique, sait reconnaître les sophismes dans des arguments invalides, clarifie ses termes proprement pour éviter les équivocations, s’exprime de manière admirablement claire dans le but de dissiper toute confusion, et étudie avec toute cette rigueur les grandes questions intéressantes de ce monde : qu’est-ce que la vérité ? peut-on la connaître ? comment marche la science ? d’où viennent les hommes ? y a-t-il un sens à la vie ? sommes-nous déterminés ? avons-nous un libre arbitre ? Dieu existe-t-il ? y a-t-il une « bonne » façon de vivre notre vie ? le bien et le mal existent-ils ? si oui, qu’est-ce qui est mal, et qu’est-ce qui est bien ? etc.

Quand une de ces grandes questions fondamentales se pose, il est essentiel de faire attention à la façon dont on raisonne, pour maximiser nos chances de trouver la bonne réponse. Pour cela, le philosophe (dans ce beau sens du terme, parfois appelé plus spécialement philosophe « analytique »), est précisément le professionnel à qui vous voulez parler : c’est son métier de clarifier les termes de la question, peser les arguments, montrer du doigt les erreurs de logique que certains commettent, et ultimement aider à la prise de décision éduquée. Hourra.

Malheureusement, il y a aussi le « philosophe » dans le sens maléfique du terme. En France particulièrement, on utilise souvent le mot « philosophe » pour simplement parler d’un « intellectuel publique », ou quelqu’un qui écrit des livres sur des sujets un peu complexes, et cela, qu’il soit rigoureux dans son analyse ou pas. Le résultat est qu’on se retrouve à étudier leurs écrits obscurs, discutant de manière bien floue sur des sujets qui visiblement dépassent leur auteur, et pour peu qu’ils utilisent des mots un peu compliqués, se retrouvent quand même admirés par des critiques littéraires et certains professeurs de philosophie. Cette « philosophie », non-analytique, est parfois appelée « continentale », car elle est souvent pratiquée par les Européens, particulièrement des Allemands et des Français dans l’histoire de la philosophie, alors que la philosophie analytique est plus souvent pratiquée par les Anglo-saxons. Cette différence entre la philosophie merveilleuse et la philosophie maléfique, entre la philosophie et le philosophage, est ce qui explique paradoxalement que je n’aie pas eu la moyenne au bac de philosophie (non-analytique) au lycée, mais que je sois maintenant doctorant et conférencier en philosophie (analytique !) à mes heures perdues—de métier, je suis ingénieur et travaille dans l’informatique financière à New York. C’est tout simplement qu’au lycée, mes cours de « philosophie » consistaient à lire et divaguer sur les écrits de certains grands penseurs de l’histoire, sans jamais se poser la question de savoir si ce qu’ils disent est clair, cohérent, ou vrai ! A l’opposé, j’ai découvert plus tard que la philosophie au sens noble, était simplement une boîte à outils que j’utilisais déjà en tant que scientifique dans mes études et ma carrière : le respect des lois de la logique, l’analyse rationnelle et l’évaluation des hypothèses, la réfutation d’arguments invalides, etc.

Revenons-en alors à André Comte-Sponville et la question fondamentale de l’existence de Dieu : à quel genre de philosophe a-t-on affaire ? Quelle philosophie pratique-t-il dans L’esprit de l’athéisme ? Analyse rigoureuse, ou phrases poétiques incompréhensibles ? Ma réponse est « un peu des deux ». Certaines parties sont au mieux incompréhensibles et au pire explicitement incohérentes, mais d’autres parties sont merveilleusement claires dans leur analyse, posent les bonnes questions, et évaluent les arguments les plus importants sur le sujet. Alors au final, je dis « bravo » ! Comptez-moi parmi les partisans du verre à moitié plein. La structure du livre est admirablement claire et simple : il se divise en trois parties, répondant à trois questions : 1-Peut-on se passer de religion ? 2-Dieu existe-t-il ? et 3-Quelle spiritualité pour un athée ?

Dans la première section, il discute principalement du rapport entre la religion, le sens de la vie, et la moralité, ce qui, j’y reviendrai, touche quand même à l’existence de Dieu. Dans la deuxième partie, sur la question « Dieu existe-t-il ? », qui est de loin la question la plus importante dans ce débat, André Comte-Sponville met en œuvre la philosophie analytique comme je l’aime. Il annonce la couleur en clarifiant ses termes d’entrée de jeu, y compris le mot « Dieu », car il affirme (p.78) « une définition nominale est nécessaire, pour les croyants comme pour les athées (il faut bien que les uns et les autres sachent de quoi ils parlent et ce qui les oppose, à quoi ils croient ou ne croient pas ». Amen ! C’est la philosophie analytique au meilleur de sa forme : on se met d’accord sur les définitions, et ensuite on argumente rigoureusement pour déterminer la vérité sur une question importante. Comte-Sponville a ensuite le mérite de citer et de répondre aux arguments les plus importants en faveur de l’existence de Dieu, et de nous offrir ses arguments à lui contre l’existence de Dieu. Je dis « Bravo » encore une fois : il nous donne tout ce qu’il faut pour évaluer sa position sur la question, et donc ma critique de son livre va se faire un plaisir d’évaluer la force de ces arguments. Alors évidemment, en tant que philosophe chrétien, je ne surprends personne si j’annonce que j’ai trouvé ses arguments athées invalides (parfois de manière flagrante), mais ils me permettront de vous expliquer pourquoi en détail, et je montrerai au cas par cas les endroits où ils ont raté un virage. J’expliquerai par ailleurs pourquoi ses critiques des arguments en faveur de l’existence de Dieu échouent et laissent ainsi la porte grande ouverte à ces arguments qui établissent l’existence de Dieu. Nous sommes donc partis pour un bon débat !

Enfin, la dernière section sur sa vision d’une « spiritualité » athée, où il défend que « la spiritualité est une chose trop importante pour qu’on l’abandonne aux fondamentalistes » (p.10), est celle qui part le plus dans le côté obscur de la philosophie : les termes sont vagues, les thèses sont difficilement compréhensibles et encore moins évaluables, et la rhétorique poétique prend l’ascendant sur la clarté et la rigueur intellectuelle. J’en dirai un peu plus sur la fin de ma critique, mais ne nous attardons pas sur ce problème pour l’instant, car je veux dès lors annoncer de manière enthousiaste que j’ai vraiment aimé son livre, et que je conseille vivement sa lecture à tous ceux qui s’intéressent à l’athéisme à la française.

Non seulement André Comte-Sponville a le mérite de discuter des arguments les plus importants, mais en plus il est respectueux des chrétiens ! Il écrit (p. 20) « reconnaissons qu’il y a davantage de saints chez les croyants que chez les athées ; cela ne prouve rien quant à l’existence de Dieu, mais interdit de mépriser la religion ». Quel respect rafraichissant ! Alors oui, il compare quand même sa dé-conversion à un enfant qui devient adulte (p.15-16), mais c’est de bonne guerre, et dans l’ensemble il est bien chaleureux avec ses opposants idéologiques. Il dit avoir horreur « de l’obscurantisme, du fanatisme, de la superstition » (p.10), et le penseur chrétien se doit de dire Amen.

J’espère donc que ma réfutation de ses thèses athées fera preuve du même respect, et j’ai hâte de vous dire en détail pourquoi, croyant en Dieu, je ne suis pas d’accord avec ce philosophe que j’apprécie donc maintenant beaucoup.

Affaire à suivre…

>>> Partie 2

Réprobation, libre arbitre, et théisme sceptique

Comment peut-on réconcilier un Dieu d’amour avec l’idée qu’il décrète que certaines personnes (voire-même un grand nombre d’entre elles) périssent au final?

Cette question est probablement l’une des plus difficiles adressées aux partisans de la théologie réformée, dite calviniste, selon laquelle la providence divine est telle que Dieu décrète souverainement et de manière unilatérale tout ce qui se passe dans le monde. Elle mérite donc une bonne réflexion de la part des théologiens et philosophes calvinistes.

L’amour et la volonté divine

La question soulève le souci qu’il pourrait y avoir une incompatibilité entre la doctrine calviniste de la réprobation, et un certain attribut de Dieu, à savoir le fait (sans aucun doute biblique), que Dieu est amour. Lorsque la question est énoncée sous la forme d’un argument, on voit qu’il s’agit en fait d’un cas particulier de l’argument du mal, formulé par le syllogisme suivant, que j’appellerai “miséricorde pour tous”:

-Prémisse 1: Si Dieu est amour, alors il désirera de manière maximale, empêcher la condamnation (éternelle) de toute personne,love

et

-Prémisse 2: Si le Calvinisme est vrai, (c’est à dire que les humains n’ont pas un libre arbitre tel que Dieu ne puisse pas déterminer l’issue de leurs choix), alors Dieu pourrait faire en sorte que tous les humains se repentissent librement et croient.

Ainsi, étant donné que Dieu est amour, il s’ensuit que tous les humains devraient se repentir librement et croire. Mais en réalité pas tous les humains ne se repentissent librement et ne croient, donc l’une de nos prémisses doit céder.

La réponse des arminiens est bien sûr de rejeter l’antécédent de la prémisse 2 et son affirmation que le calvinisme est vrai: ils répondent plutôt que Dieu ne sauve pas tout le monde, parce que Dieu ne peut pas sauver tout le monde, en vertu du fait que les humains aient un libre arbitre libertarian.

Dans le camp opposé, la réponse des calvinistes est plutôt de rejeter la première prémisse, à savoir l’affirmation que si Dieu est amour, alors il désirera de manière maximale empêcher la condamnation (éternelle) de toute personne.

Tout d’abord, remarquez bien le qualificatif “de manière maximale” dans cette prémisse. Pour que l’argument fonctionne, il ne suffit pas que Dieu soit enclin dans une certaine mesure envers le salut de tous–une thèse affirmée par de nombreux calvinistes, moi inclus, (ce qui, je me permets d’ajouter, rend l’utilisation de 1 Tim. 2:4 par les arminiens impertinente dans ce débat)–mais plutôt, pour que l’argument “miséricorde pour tous” fonctionne, il faut que le salut de tous les pécheurs soit, dans tous les cas, ce que Dieu désire de manière maximale. C’est uniquement cette thèse que les calvinistes rejettent. Les calvinistes sont tout à fait d’accord que l’attribut de l’amour divin incline Dieu dans le sens de la miséricorde dans une mesure certaine (après tout, selon eux, Il élit gratuitement pour le salut, des pécheurs qui ne le méritent pas le moins du monde!), mais ils maintiennent juste que son amour n’implique pas que le salut soit toujours ce qu’il désire de manière maximale dans tous les cas. Et en ce sens, gardez à l’esprit que techniquement, les arminiens eux-aussi, affirment que la volonté divine maximale n’est pas de sauver tous les pécheurs dans tous les cas: selon eux, au final, Il condamne bel et bien un grand nombre d’entre eux. Oui, il s’agit de ceux qui le rejettent librement en utilisant leur libre arbitre libertarian, mais il n’en reste pas moins que Dieu désire leur donner un libre arbitre libertarien, plus qu’Il ne désire sauver tout le monde. Et de manière intéressante, c’est précisément ce que les arminiens répondraient aux universalistes qui emploient l’amour divin dans des arguments contre eux, en disant que si Dieu aimait vraiment tout le monde, alors il sauverait simplement tout le monde, qu’ils aient la foi chrétienne ou pas. Lorsqu’ils ne sont pas universalistes, les calvinistes et les arminiens répondent d’une seule voix: “Dieu est amour, mais il ne s’ensuit pas qu’il doive pardonner tous les pécheurs au détriment de toute autre chose”. Les arminiens disent qu’Il met plus de valeur dans le libre arbitre libertarien, et les calvinistes doivent dire qu’Il a plutôt d’autres raisons.

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Que peut-on alors dire au sujet de ces “autre raisons”? D’abord, les calvinistes disent que l’amour divin incline Dieu vers le salut, mais ils maintiennent que Dieu a d’autres attributs qui rentrent en jeu également dans la décision du jugement éternel d’un individu donné. En particulier, ils disent que Dieu est juste, saint, droit, en colère contre le péché, etc… tous des attributs incontestablement bibliques, bien sûr–ce n’est pas à ce niveau que se trouve la controverse. Mais ainsi, les calvinistes maintiennent que pour un pécheur donné, Dieu a la liberté d’exercer son amour pour le sauver, ou sa justice pour le condamner. Un pécheur reçoit la miséricorde, un autre reçoit la justice, et tous deux sont cohérents avec le caractère de Dieu.

À la lumière de ces faits, les calvinistes pourraient même offrir un contre-argument réfutant l’argument “miséricorde pour tous”, sous la forme d’un reductio ad absurdum, se basant sur l’attribut de la justice divine. Ils pourraient dire qu’il existe un argument pertinemment similaire (et également incorrect), se basant sur la justice et la droiture divines, supportant la conclusion qu’aucun pécheur ne sera jamais sauvé. Il prendrait la forme suivante, l’argument “et la justice pour tous”:

-Prémisse 1: Si Dieu est juste, alors il désirera de manière maximale, condamner tous les coupables

-Prémisse 2: Dieu sera le juge qui siègera au jugement final de tous les pécheurs coupables

Par conséquent, tous les pécheurs seront condamnés. Bien sûr, cet argument est incorrect, étant donné que la prémisse 1 est fausse, mais il a pour but de souligner l’erreur de l’argument “miséricorde pour tous”: on ne peut pas prendre un attribut de Dieu en isolation de tous les autres, et spéculer sur ce que Dieu ferait sur la base de cet attribut seulement.

Cela étant dit, je pense que les arminiens pourraient offrir une réponse plutôt honorable et maintenir l’argument “miséricorde pour tous”, tout en rejetant de manière cohérente l’argument “et justice pour tous”. Ils pourraient dire que lorsque Dieu pardonne les pécheurs, sa justice n’est en fait pas compromise du tout, puisque même si le pécheur qui reçoit la miséricorde n’est pas condamné pour ses péchés, la justice est quand même exercée dans la mesure où Jésus reçoit leur punition sur la croix. Cette réponse est tout à fait acceptable, et si les arminiens prennent cette position, je pense que les calvinistes auront beaucoup de mal à réfuter l’argument “miséricorde pour tous”, sur la seule base de l’argument “et justice pour tous”, mais voila le problème: le fardeau de la preuve n’est pas sur les épaules des calvinistes. Ils n’ont pas besoin de démontrer que l’argument “miséricorde pour tous” est incorrect, ils ont simplement besoin de défendre la cohérence de leur réjection de sa première prémisse. Pour cela, ils n’ont ainsi pas besoin de fournir la raison (ou les raisons) qui incline(nt) Dieu vers la justice plutôt que la miséricorde pour un pécheur donné. Les calvinistes peuvent (et je pense qu’ils devraient) offrir dans une certaine mesure la réponse appelée “théisme sceptique”, qui dit ceci: “Dieu a des raisons moralement suffisantes pour ce choix qu’Il fait, et même si je ne suis pas personnellement capable de vous donner ces raisons, il ne s’ensuit pas un instant que ces raisons suffisantes n’existent pas”.

“Et que dire si Dieu…?”

A vrai dire, lorsque Dieu en arrive à nous donner un certain niveau d’explication dans Rom ains 9, son explication se trouve être fondée précisément sur la démonstration des attributs divins de la justice et la puissance, tel que je l’ai suggéré ci-dessus. whatifDans ce fameux chapitre, Paul anticipe que certains vont objecter à ses enseignements difficiles sur le choix divin souverain de l’élection, et il répond comme ceci: “Ainsi, il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut. Tu me diras: Pourquoi blâme-t-il encore? Car qui est-ce qui résiste à sa volonté? O homme, toi plutôt, qui es-tu pour contester avec Dieu? Le vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé: Pourquoi m’as-tu fait ainsi? Le potier n’est-il pas maître de l’argile, pour faire avec la même masse un vase d’honneur et un vase d’un usage vil? Et que dire, si Dieu, voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec une grande patience des vases de colère formés pour la perdition, et s’il a voulu faire connaître la richesse de sa gloire envers des vases de miséricorde qu’il a d’avance préparés pour la gloire?”

Cela semble assez clairement enseigner que la colère de Dieu contre les vases préparés pour la destruction, le glorifient dans une certaine mesure, et amplifie sa miséricorde pour ceux qu’Il a préparés d’avance pour la gloire. Ce que je trouve fascinant, cependant, c’est que même Paul formule sa réponse avec un “et que dire?” Sa formulation attentive est plus modeste que de dire “voici la seule et unique réponse, entièrement satisfaisante à cette objection, ou encore voici la raison pour la réprobation. Au contraire, il semble lui-même employer la réponse du “théisme sceptique” dans une certaine mesure. Il semble offrir une défense, plutôt qu’une théodicée complète. Il dit: “vous objectez à cette doctrine, vous prenez sur vous ce lourd fardeau de la preuve, mais “que dire”, si ceci et cela étaient le cas? Si “ceci et cela” étaient le cas, l’objection échouerait dans son but d’établir qu’il y a une incohérence dans les enseignements de Paul, et les calvinistes n’ont pas même besoin de s’engager sur le fait que la démonstration de la justice de Dieu soit la seule raison pour laquelle il abandonne les réprouvés dans leur péché. Ainsi, bien que je pense que la réponse de Paul offre en effet un point de départ solide pour une explication fondée sur la démonstration des attributs divins, il est aussi tout à fait acceptable de dire “je ne connais pas complètement les raisons dont Dieu dispose, mais j’ai de bonnes raisons indépendantes de penser d’un côté que Dieu est amour, et d’un autre côté qu’il élit certains et pas d’autres, et donc je vais juste avoir confiance en le fait que ces deux enseignements sont en harmonie l’un avec l’autre”. Après tout, la meilleure façon de démontrer que deux propositions sont compatibles, est de montrer que ces deux propositions sont vraies! La Bible enseigne que Dieu est amour, et la Bible enseigne que Dieu nous a choisis avant la fondation du monde (Eph. 1), prédestine, justifie, sanctifie et glorifie tous ceux qu’Il appelle (Rom. 8), montre sa miséricorde à ceux qu’Il veut et endurcit ceux qu’Il veut, ne dépendant ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais uniquement de sa miséricorde (Rom. 9),etc. Ainsi, bien que j’espère que ma discussion ci-dessus ait offert un peu plus en terme d’explication, je ne pense pas qu’il soit inapproprié de dire “je crois que Dieu a révélé ces choses, et même s’il me manque une explication complète de comment elles s’harmonisent les unes avec les autres, je vais placer ma confiance dans le fait qu’Il est Saint et droit, et que lorsque le jour du jugement sera venu, “celui qui juge toute la terre n’exercera-t-il pas la justice?”

Cela me semble bien être une idée biblique à affirmer ou à chanter: notre Dieu est un sauveur puissant, et son amour dure pour toujours.

« Interdiction d’interdire ? » : christianisme et moralité sexuelle – Partie 11 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray

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<<< Partie 10

Une chose est sûre, Michel Onfray ne partage pas la vue chrétienne de la moralité en général, et certainement pas sa moralité sexuelle en particulier. Le sujet pourrait être laissé de côté dans cette critique qui se focalise plutôt sur les arguments pour et contre le christianisme, dans la mesure où « je n’aime pas ses interdits » n’est pas vraiment un argument contre le christianisme, mais les critiques trouvées dans le « traité d’athéologie » sur le sujet relèvent tellement de l’absurde, qu’elles méritent une réponse, ne serait-ce que pour corriger les distorsions et clarifier la vue chrétienne pour le lecteur intéressé.

Commençons donc par les accusations d’Onfray les plus faciles à réfuter, à savoir celles qui reprochent au christianisme d’enseigner des choses qui lui sont en fait complètement étrangères. Michel Onfray répète à tout va que le christianisme hait la vie, les femmes, le corps, et le sexe. Je ne sais pas où il va chercher tout cela, et les preuves supportant la thèse brillent par leur absence, mais la rhétorique coule à flots ; il écrit : « Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence ;  haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d’un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine du corps, des désirs, des pulsions. » (p.103-104 et 4ème  de couverture). Il répète page 109 que le christianisme voit le corps comme impur et mauvais, en page 254 que le christianisme hait les femmes, le sexe et la chair, et en page 142 que le christianisme implique la haine des femmes, « à quoi on ajoute la haine de tout ce qu’elles représentent pour les hommes : le désir, le plaisir, la vie. »

C’est du grand n’importe quoi. D’après le christianisme, le sexe a été créé et ordonné par Dieu, est une bonne chose, et est proprement célébré dans le cadre du mariage et son union d’amour inconditionnel entre les époux. Dans 1 Cor. 7, Paul instruit les corinthiens que les époux ne doivent pas se priver mutuellement de sexe, sauf d’un commun accord, pour un temps défini, pour s’engager dans la prière, par exemple, avant de se retrouver dans l’intimité sexuelle maritale impérative. Dans l’Ancien Testament, le livre du cantique des cantiques est un poème imagé, parfois bien explicite sur la joie  des époux procurée par la beauté et le plaisir trouvé dans le corps de l’autre ; et enfin le livre des proverbes (chapitre 5) dit ceci : « fais ta joie de la femme de ta jeunesse, biche des amours, gazelle pleine de grâce: sois en tout temps enivré de ses charmes (certaines traductions disent « de ses seins »), sans cesse épris de son amour. »

mosesHeston2703_468x611Alors si les encouragements sont aussi explicites, pourquoi Onfray écrit-il si négativement ? Parce que le christianisme ne permet pas la promiscuité sexuelle absolue. Ce n’est probablement pas son opinion réelle (j’aime mieux lui donner le bénéfice du doute), mais dans ses écrits, Michel Onfray semble n’accepter aucune restriction morale dans le domaine ; en page 105, il se plaint de la « kyrielle des interdits », et critique la religion du fait qu’elle affirme des distinctions entre le licite et l’illicite, et fasse des interdits. Mais distinguer le licite et l’illicite, et faire des interdits, c’est la nature même de la moralité ! Notez bien, il ne se plaint pas uniquement que les interdits chrétiens soient différents des siens, il se plaint ici des interdits chrétiens du fait qu’ils soient des interdits. Aucune limite à la moralité sexuelle ne semble être tolérée ; il déplore (p.146) : « la famille, le mariage, la monogamie, la fidélité, autant de variations sur le thème de la castration ». C’est tout bonnement ahurissant: pour éviter l’appellation de castrat, apparemment il faut s’engager dans la promiscuité totale, la polygamie, et l’infidélité. Je passe, merci bien.

Dans son élan de rhétorique, Michel Onfray en vient (probablement pas intentionnellement) à insulter toutes les femmes qui ne se livrent pas à cette promiscuité totale, lorsqu’il dit : « De manière générale, tout mépris des femmes—auxquelles on préfère les vierges, les mères, et les épouses—va avec un culte de mort » (p.254)

familyPlusieurs réponses. Tout d’abord, oui, je préfère ma femme à celle du voisin. Et oui, je suis heureux qu’elle m’ait fait de beaux enfants; comment serait-ce un « culte de mort » que de se réjouir de mes bébés et au contraire, de leurs vies qui se multiplient ? Et puis, quelle serait l’alternative ? Pour Onfray, aimer les femmes serait-ce la promiscuité, le célibat et l’infertilité ou l’avortement ? Enfin, notez bien qu’il dit « auxquelles on préfère… », et non pas « parmi lesquelles on préfère… », une formulation qui implique apparemment que les vierges, les mères et les épouses ne sont pas de vraies femmes. Merci pour elles.

Onfray se plaint ensuite que le christianisme interdise l’activité homosexuelle, mais là encore, la désinformation est affligeante, lorsqu’il annonce : « les trois monothéismes condamnent à mort les homosexuels. Pour quelles raisons ? Parce que leur sexualité interdit—jusqu’à maintenant…—les destins de père, de mère, d’époux et d’épouse, et affirme clairement la primauté et la valeur absolue de l’individu libre » (p.144) D’abord, la peine capitale pour cette offense dans l’Ancien Testament s’inscrivait dans un contexte judiciaire israélite théocratique, et n’est pas directement applicable dans le contexte de la nouvelle alliance et dans une société démocratique moderne. Alors certes, la prohibition morale demeure, mais certainement pas pour les raisons qu’Onfray cite. La pratique homosexuelle, tout comme l’adultère ou la fornication, est rejetée comme immorale simplement parce qu’elle va à l’encontre du dessein de Dieu pour le sexe : il s’agit de sexe extra-marital, allant en plus contre nature, et donc inapproprié. Alors évidemment, ce genre de restrictions morales sexuelles qui étaient complètement évidentes pour nos grands-parents, ont la vie dure depuis la révolution sexuelle des années 60, mais les restrictions morales sont là non pas pour étouffer et frustrer, mais bel et bien pour préserver la pureté du sexe entre époux engagés à s’aimer l’un l’autre inconditionnellement et exclusivement. Rejeter tous les interdits, ce n’est pas la « liberté » de l’individu, c’est l’anarchie.

foetus-8-moisMichel Onfray mentionne ensuite l’avortement, se plaignant que l’église l’interdise, car soi-disant, « la famille fonctionne en horizon indépassable, en cellule de base de la communauté. » (p.144). N’importe quoi. L’opposition à l’avortement n’est pas motivée par l’importance d’avoir des enfants, mais par le devoir de ne pas les tuer une fois qu’ils sont conçus et vivants ! Si le fœtus en développement est un être humain vivant, et qu’il est immoral de tuer un être humain innocent, il s’ensuit logiquement qu’il est immoral de tuer un fœtus après la conception, quelle que soit sa localisation géographique (dans l’utérus ou pas).

Pour compléter sa critique de la sexualité chrétienne, Michel Onfray s’attaque enfin à la source majeure, l’apôtre Paul, et essaie d’en faire un maniaque impuissant masochiste. Je n’exagère pas ! Il nous dit que sa conversion « relève de la pure pathologie hystérique », et Onfray dresse son « diagnostic médical », « manuel de psychiatrie, chapitre des névroses, section des hystériques. » (p.176). Évidemment, le texte ne supporte en rien cette thèse farfelue, mais le lecteur attentif relèvera aisément le double standard ironique de l’analyse historique offerte par Michel Onfray : apparemment on n’a pas suffisamment de sources historiques pour savoir que Jésus existait, mais on en a suffisamment sur Paul pour lui faire un diagnostic de psychanalyse à une distance de 2000 ans !

st-paulOnfray se lance ensuite dans des spéculations irresponsables au sujet de la fameuse « écharde » que Paul dit avoir demandé en vain au Seigneur de lui retirer, et que Dieu lui a laissée, pour le garder humble, et pour lui rappeler que la grâce divine était suffisante (2 Cor. 13). La vérité est que personne ne sait en détail de quoi il s’agissait, le détail était visiblement moins important pour Paul que la leçon théologique qu’il en tirait. Onfray prétend alors savoir qu’il s’agissait d’impuissance sexuelle, puisque Paul « a honte » de donner des détails (p.178). Pure spéculation. Deux pages plus tard (p.180), il présume alors ouvertement que Paul est impuissant et incapable d’avoir une femme, exhibe « une misogynie causée par l’impotence » (p.181), et l’accuse enfin d’être masochiste car il se réjouit de ses blessures. N’importe quoi. Lorsque Paul raconte ses persécutions et partage sa joie, il se réjouit de l’avancée de l’évangile permise par ses souffrances, pas de ses blessures comme un fin en soi.

En conclusion, le sujet de la moralité sexuelle dans le traité d’athéologie est abordé de manière complètement irresponsable, et l’ouvrage d’Onfray exhibe une animosité remarquable, qui bien que compréhensible (il n’est jamais agréable de s’entendre dire que notre pratique sexuelle est immorale), n’est pas rationnelle. Je termine ainsi avec une répétition de l’argument moral pour l’existence de Dieu, défendu dans une partie précédente de cette critique. Nous voyions alors que si Dieu n’existait pas, il n’existerait pas de valeurs morales objectives ; mais qu’il existe bien des valeurs morales objectives, impliquant logiquement que Dieu existe.

L’affirmation chrétienne devient alors éminemment raisonnable : si Dieu existe et son dessein détermine les valeurs morales qui régissent la vie humaine, il va de soi que cela inclut les valeurs morales sexuelles. Ainsi, s’il y a une façon moralement bonne de s’engager dans le sexe, Dieu étant son créateur, il est probablement dans notre intérêt de suivre son opinion…

>>> Partie 12

« Confusion matérielle » : La matière, l’immatériel, et le matérialisme – Partie 9 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray

<<< Partie 8

Si aucune critique moderne de la religion n’est complète sans l’allégation usuelle qu’un  soi-disant conflit ouvert existe entre la religion et la science, le traité d’athéologie de Michel Onfray ne fait pas défaut à la règle. Il nous dit, (p.122) qu’ « En matière de science, l’Église se trompe sur tout depuis toujours : en présence d’une vérité épistémologique, elle persécute le découvreur », avec Galilée en « emblématique représentant de la haine de l’Église pour la science et du conflit entre Foi et Raison » (p.125).

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Il ajoute (en p.135) que « Les monothéismes n’aiment pas l’intelligence, les livres, le savoir, la science ». Je note en passant que si les croyants monothéistes sont tels que Michel Onfray nous l’annonçait, des mineurs mentaux, leur dédain de l’intelligence et de la science n’est pas particulièrement surprenant, mais ne revenons pas sur le sujet des insultes personnelles généralisées, et voyons plutôt exactement quelles thèses (scientifiques ou métaphysiques) sont supposées être en conflit avec la religion.

Michel Onfray mentionne les découvertes des grecs, disant que la religion les condamne universellement : « Tourner le dos aux acquis de ces recherches, agir comme si ces trouvailles n’avaient jamais eu lieu, reprendre les choses à zéro, c’est pour le moins stagner, entrer dans un dangereux immobilisme ; pour le pire, pendant que d’autres avancent, reculer à vive allure et se diriger aveuglément vers les ténèbres dont, par essence et par définition, toute civilisation essaie de s’affranchir pour être. Le refus des Lumières caractérise les religions monothéistes : elles chérissent les nuits mentales utiles pour entretenir leurs fables. » (p.121-122) L’accusation est claire : il s’agit d’un obscurantisme obstiné qui refuse d’accepter l’évidence des découvertes scientifiques, anciennes et/ou modernes. Voyons donc quelles preuves Onfray fournit pour étayer cette affirmation.

Il commence par une section importante sur le « matérialisme », dans laquelle il affirme que « l’une des lignes de force de ce tropisme anti-science » est la « condamnation constante et acharnée des hypothèses matérialistes » (p.122). Je n’ai aucune idée de ce qu’il entend par « constante et acharnée », mais oui, le théiste par définition rejette le matérialisme. Le matérialisme est la thèse qui dit que la matière est la seule chose qui existe. Comme Dieu n’est pas fait de matière (Il est immatériel), le théiste, lorsqu’il affirme l’existence de Dieu, s’engage logiquement à dire qu’il existe au moins une entité réelle au delà du monde matériel. La grande majorité des théistes affirment aussi que les personnes humaines ne sont pas que matérielles : elles ont un corps matériel, mais leur âme, ou esprit, locus de leur conscience, est un composant immatériel. Cette thèse, appelée « dualisme », requiert donc aussi un rejet du matérialisme. Jusque là, tout va bien. Le problème est que la section sur le sujet dans le traité d’athéologie est intitulée « Le déni de la matière ». Onfray confond le déni du matérialisme et le déni de la matière. Il comprend bien que l’existence de Dieu ou de l’âme requiert un rejet du matérialisme, car « si tout est composé de matière, l’âme, l’esprit, les dieux le sont aussi » (p.123), mais il ajoute l’affirmation absurde que les monothéismes ont « une forte détestation pour la matière et le réel, donc toute forme d’immanence » (p.135). N’importe quoi. Bien sûr que les chrétiens affirment la matière. Leur affirmation que quelque chose d’autre existe aussi, ne veut évidemment pas dire qu’ils refusent le fait que la matière existe !

Ceci étant, quelles raisons Michel Onfray nous donne-t-il en favmatiereeur du matérialisme ? Il dit que « L’agencement de ces atomes rend compte de la constitution de toute matière, donc du monde » (p. 123). Ce « donc » est injustifié, c’est une pétition de principe, ou raisonnement circulaire. Il présuppose ce qui doit être démontré, à savoir que le monde se réduit à la matière. Il continue : « le matérialisme constitue la bête noire du christianisme depuis les origines. L’Église ne recule devant rien pour discréditer cette philosophie cohérente qui rend absolument compte de tout le réel » (p.123). Encore une fois, la prétendue capacité du matérialisme à rendre absolument compte de tout le réel n’est qu’une affirmation insupportée. Onfray nous dit que le matérialisme est une philosophie « cohérente ». Le problème est que la cohérence n’implique pas la vérité. Les affirmations « Je suis un adulte américain » et « j’ai le droit de voter aux États-Unis » sont cohérentes, mais elles sont toutes deux fausses : je suis français, je n’ai pas le droit de voter aux États-Unis. Lorsqu’Onfray nous dit que l’Église ne « recule devant rien » pour discréditer le matérialisme, je ne sais pas forcément à quoi il fait référence, mais pour ma part, pour discréditer la thèse, j’offre des arguments. J’ai déjà défendu dans cette critique l’argument moral pour l’existence de Dieu, l’argument évolutionnaire de Plantinga contre le naturalisme, certains autres arguments classiques ont été mentionnés tels que l’argument cosmologique, l’argument ontologique, ou les cinq voies de Thomas d’Aquin ; si ne serait-ce qu’un seul de ces arguments est valable, il s’ensuit logiquement que le matérialisme est faux.

Michel Onfray semble penser qu’une des raisons principales de la réjection chrétienne du matérialisme est que cette thèse exclut la transsubstantiation (p.126-129). Personnellement, j’ai déjà affirmé dans une partie précédente que cette doctrine n’était ni chrétienne ni biblique, ce n’est donc pas ma motivation à moi, alors je passe sur la question, et je profite plutôt de l’occasion pour offrir un argument supplémentaire en réfutation du matérialisme, basé sur la loi logique de la non-distinguabilité des identiques. fingerprintCette loi de logique toute simple dit que si deux choses sont identiques, alors toutes les propriétés de l’une sont des propriétés de l’autre. Exemple, « le mari de Katherine Bignon » et « l’auteur de cette critique » sont identiques, et donc tout ce qui est vrai de l’un est vrai de l’autre : le mari de Katherine Bignon s’appelle Guillaume, l’auteur de cette revue s’appelle Guillaume. Le mari de Katherine Bignon mesure 1m94, l’auteur de cette revue mesure 1m94, etc… et si l’on trouvait une seule chose vraie au sujet du mari de Katherine Bignon qui n’est pas vraie au sujet de l’auteur de cette revue, il s’ensuivrait logiquement que ces deux ci ne sont en fait pas identiques après tout. Rien de cela n’est sérieusement disputable. Appliquons alors le principe à la personne humaine : le matérialiste affirme qu’une personne, comme toute autre chose selon lui, est uniquement matérielle ; la personne doit donc être identique avec son corps physique. Le problème c’est qu’il y a un bon nombre de propriétés de la personne qui ne sont pas partagées avec son corps physique : l’intentionnalité, la subjectivité, les émotions, sont toutes des propriétés de la personne, mais ne sont pas des propriétés du corps physique. Quand je suis joyeux, c’est moi qui suis joyeux, ce n’est pas mon cerveau qui est joyeux. Quand je pense à Paris qui me manque, je pense à ce sujet, mais mon cerveau n’a pas cette intentionnalité : un morceau de matière ne peut pas être « au sujet » d’un autre morceau de matière. De même, j’ai conscience d’exister et d’être conscient, ce n’est pas mon corps qui a conscience d’exister. Toutes ces propriétés de la personne qui ne sont pas des propriétés du corps démontrent qu’une personne n’est pas identique à son corps, et donc que le matérialisme est faux. Il ne rend pas compte de tout le réel (indépendamment de l’existence de Dieu).

Michel Onfray discute enfin des conséquences de la question. Quelle différence cela fait-il que le  matérialisme soit vrai ou faux ? De manière surprenante, il dit que la négation du matérialisme mène au désespoir : « L’espoir d’un au-delà, l’aspiration à un arrière-monde génèrent immanquablement le désespoir ici et maintenant » (p.136-137). Mais bien au contraire, le fait que ce monde ne soit pas la fin de toute chose est une condition nécessaire pour justifier l’espoir ultime. titanicAucun chrétien digne du nom ne se dit « j’ai une autre vie dans le futur hors de ce monde, alors je peux gâcher celui-ci ». Au contraire, la vie après la mort, par définition, fournit au chrétien l’espoir que ses actions dans ce monde auront un impact éternel. Alors évidemment, en aucun cas l’espoir chrétien ne démontre par lui seul qu’un autre monde existe bien, mais l’allégation que le rejet du matérialisme mène au désespoir est démontrablement fausse. Au contraire, le désespoir provient du matérialisme et de la mort. Elle est inévitable, il n’y a aucun espoir d’y échapper. Et si la mort est la fin de toutes choses, c’est le grand effaceur qui empêche la vie humaine d’avoir un sens objectif. Quelle différence entre une voie ou une autre dans ce monde s’il est voué à la destruction ? Tout ce qu’on fait alors est semblable à la personne qui réorganise les chaises sur le pont du Titanic. Le projet est futile, car le navire est en train de couler et tout va relativement bientôt être annulé, annihilé.

En conclusion et pour résumer, le matérialisme qu’Onfray suggère être une bonne raison de rejeter le théisme s’avère être : 1-présupposé et non prouvé, 2-réfuté par tous les arguments théistes offerts ou mentionnés jusqu’ici, 3-réfuté par l’existence de l’âme supportée par l’argument sur la non-distinguabilité des identiques, et 4-incompatible avec tout espoir ultime, du fait qu’il exclue la possibilité que nos actions aient des répercutions au delà de nos courtes vies sur cette terre. En bref, le matérialisme n’est effectivement pas une option pour le chrétien, mais ce n’est donc clairement pas une grosse perte, intellectuelle ou existentielle.

Dans la partie suivante, nous regarderons les thèses scientifiques plus précises que Michel Onfray pense être établies par la science moderne et incompatibles avec le christianisme.

>>> Partie 10

« Venir du ciel sans tomber des nues » : Inspiration de la Bible, canon, et variations textuelles – Partie 7 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray

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<<< Partie 6

Dans la partie précédente de cette critique, nous expliquions ce qu’est l’évangile biblique, et remarquions que  la source d’enseignement qui fait autorité pour le chrétien n’est pas l’église ou l’évêque de Rome, mais la bible. L’inspiration divine de la bible et son statut de « parole de Dieu » ne sont pas nécessairement affirmés par la totalité des chrétiens, mais ces croyances sont suffisamment répandues et suffisamment centrales pour le chrétien (à mon sens) pour qu’il vaille la peine de défendre leur cohérence contre les arguments incorrects de Michel Onfray.

Il avance les trois lignes d’objections suivantes : 1-La bible ne peut pas être la parole de Dieu car elle a été composée de manière historique par les hommes, 2-Le périmètre du canon de la bible (quels livres en font partie et quels livres sont exclus) est arbitraire et politique, ce qui est incompatible avec la thèse de sa révélation divine, et 3-La copie et recopie du texte et sa distorsion au fil des siècles nous empêchent de faire confiance à la bible, car nos manuscrits contiennent des corruptions textuelles.

Répondons dans l’ordre à ces trois objections mal conçues.

Tout d’abord, la question de l’inspiration divine. De toute évidence, Michel Onfray ne comprend pas ce qu’affirment les chrétiens à ce sujet. Il dit en page 55 que Spinoza « avance l’idée que la Bible est un ouvrage composé par divers auteurs et relève d’une composition historique, donc non révélée ». Cette inférence est un non-sequitur. De la composition historique de la bible, il ne s’ensuit pas un instant qu’elle soit « non révélée ».  La doctrine chrétienne de l’inspiration n’exclut aucunement une composition humaine ; bien au contraire, elle la requiert ! paul_valentinL’enseignement chrétien à ce sujet est que Dieu a décidé de révéler sa parole en inspirant des hommes, dirigeant de manière providentielle leurs écrits humains afin de communiquer ce qu’il souhaitait affirmer avec son autorité divine. Le processus est décrit de manière plus ou moins explicite dans la bible elle même : les écritures ne sont ni dictées ni tombées du ciel par magie ; elles sont « inspirées » (du grec theopneustos en 2 Tim. 3 :16) par Dieu. « Ce n’est pas par une volonté d’homme qu’une prophétie a jamais été apportée, mais c’est poussés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu » (2 Pi .1 :21). Ainsi, lorsqu’Onfray dit en page 115 qu’une analyse historique nous « dispense de croire ces textes inspirés et produits sous la dictée de Dieu », il confond la bible et le koran ! Selon l’islam, le koran a été dicté à Mahomet par l’ange Gabriel (une affirmation que les chrétiens rejettent, évidemment), mais aucun chrétien n’affirme que la bible a été « dictée », un terme qu’Onfray emploie pourtant de manière répétée : « Yahvé n’a rien dicté » (p.116). Ce sophisme épouvantail récurant n’est même pas le pire, puisque Michel Onfray en vient même à affirmer que la bible n’est pas « tombée du ciel », comme si les chrétiens affirmaient quoi que ce soit de semblable. Il nous dit (p.204) que les « dévots » affirment que ces livres sont « tombés un jour du ciel de manière miraculeuse ou dictés à un homme inspiré par un souffle divin inaccessible au temps ». –N’importe quoi.

« Pas plus que les fables persanes ou les sagas islandaises ces pages ne descendent du ciel. » –Évidemment ! Mais donc aucunes des ces objections ne touche de près ou de loin la doctrine chrétienne de l’inspiration de la bible : des hommes écrivent la parole de Dieu sous l’inspiration divine providentielle.

Passons alors aux objections d’Onfray sur le contenu du canon biblique.

Vis à vis du contenu de la bible, Michel Onfray écrit ceci : « Le canon testamentaire procède de décisions politiques tardives, notamment quand Eusèbe de Césarée, mandaté par l’empereur Constantin, constitue un corpus à partir de vingt-sept versions, nous sommes dans la première moitié du IVe siècle ; les écrits apocryphes sont plus nombreux que ceux qui constituent le Nouveau Testament. » (p.116)

constantineLa nature de l’objection est un peu floue, mais j’assume qu’il s’agit ici d’une complainte portant sur les critères d’inclusion des livres. L’affirmation que les décisions canoniques sont « politiques et tardives » n’est pas supportée par Michel Onfray avec la moindre preuve vérifiable (quel intérêt politique aurait dirigé Constantin dans ses soi-disant décisions d’inclusion ou d’exclusion ?), donc il n’y a pas grand-chose que je puisse réfuter, mais clairement, historiquement, le canon n’a pas été déterminé par Constantin. Bien avant lui, les écritures du Nouveau Testament avaient été reconnues comme faisant autorité. Ultimement, pour le chrétien, le canon est déterminé par l’acte d’inspiration de Dieu. Si Dieu inspire certains livres et pas d’autres, alors certains livres appartiennent au canon, et d’autres pas. La question pertinente se posant alors, est « quelles sortes de critères ont été utilisés par l’Église pour reconnaître que certains livres sont inspirés et d’autres ne le sont pas ? » Sans trop entrer dans les détails, voici les critères qui ont joué un rôle dans leur reconnaissance du canon : 1-Apostolicité, 2-Universalité, 3-Orthodoxie, 4-Liturgie. Les livres ont-ils été écrits par des apôtres ou des personnes connectées aux apôtres ? Les livres sont ils acceptés de manière universelle au travers du monde chrétien ? Contiennent ils des enseignements cohérents avec ce qui a déjà été révélé ? Et sont ils utilisés tôt dans les services d’églises pour la liturgie ? Ces critères ne sont pas nécessairement employés de manière strictement absolue, mais ils justifient largement l’inclusion des livres canoniques, et l’exclusion par exemple des écrits gnostiques de la fin du deuxième siècle. Quand Onfray nous dit que les « écrits apocryphes sont plus nombreux que ceux qui constituent le Nouveau Testament », je me demande ou se trouve le problème. Si le critère de différenciation est justifiable, (et ceux que je viens d’offrir me semblent clairement justifiés), ce n’est certainement pas le nombre de candidats qui fait la différence ! Les candidats aux concours d’entrées aux grandes écoles sont bien plus nombreux que les élèves admis, mais en aucun que cela ne veut dire que les critères d’admission sont arbitraires ou politiques !

Ces considérations réfutent avec succès l’affirmation non supportée par Onfray que le canon est arbitraire et politique.

Enfin, la dernière objection de Michel Onfray concerne la fiabilité du texte lui même. Nous n’avons pas aujourd’hui les documents originaux du Nouveau Testament, et Onfray affirme qu’il est alors irrationnel de faire confiance au texte, car il aurait été corrompu par les copies à travers les siècles : « Ces pages écrites par un nombre considérable de personnes, après de long siècles de tradition orale sur une période historique extrêmement étendue, le tout ayant été mille fois copié par des scribes peu scrupuleux, niais, voire réellement et volontairement falsificateurs » (p.204).

Cette objection est probablement la plus facilement réfutable. La fiabilité du texte du Nouveau Testament est tout bonnement impeccable. Le niveau de certitude permis par nos manuscrits dépasse celle que l’on a pour tout autre document d’antiquité, et de très loin. Lorsque des différences sont introduites par la copie d’un texte (erreurs de copies, erreurs d’orthographe, changements involontaires ou volontaires, additions, corrections, etc.), il suffit de comparer les différents manuscrits pour établir quelle lecture est apparemment originale. Pour ce faire de manière fiable, il y a alors deux critères qui entrent en jeu : « combien de manuscrits a-t-on ? et à quel point sont ils anciens ? »

P52En la matière, c’est bien simple, le Nouveau Testament surpasse toute compétition. Alors que le nombre moyen de copies pour des documents d’antiquité (tels que les écrits de César, d’Omer, ou de Platon, par exemple) est de quelques dizaines ou centaines tout au plus, nous avons aujourd’hui plus de 5700 manuscrits en Grec, plus de 10000 copies en Latin, et encore d’autres milliers dans d’autres langues anciennes ou dans des citations par des pères de l’église. Et pour ce qui est de la date, pour les documents d’antiquité moyens, il faut attendre plusieurs siècles (parfois 400 ans, 900 ans) avant d’avoir une seule copie ; alors que nos manuscrits du Nouveau Testament remontent jusqu’à une trentaine d’années seulement après leur écriture. (Le papyrus « P52 » est le plus ancien officiellement catalogué à ce jour, daté à 125 après J.C.). Alors Onfray a raison quand il dit que « Les plus anciens datent d’un demi-siècle après l’existence supposée de Jésus » (p.205), mais il ne s’ensuit évidemment pas qu’il nous faille douter de leur fiabilité ; bien au contraire, leur fiabilité est largement supérieure à tout autre document d’antiquité (pourtant pas sérieusement remis en doute). Il ajoute « aucune copie des évangiles n’existe avant la fin du IIe ou le début du IIIe. » (p.205-206) S’il demande par là un manuscrit quelconque d’un des évangiles, alors cette affirmation est réfutée par l’existence de P52. Et s’il demande une copie complète des évangiles, alors le standard est arbitraire, mais soyons clair : même si nos documents ne remontaient qu’au début du troisième siècle, leur fiabilité resterait exceptionnelle. Les milliers de manuscrits anciens dont on dispose aujourd’hui nous permettent dans la presque totalité des cas de reconstruire le texte original avec un haut niveau de certitude, et pour les quelques endroits ou les décisions sont un peu plus difficiles, nos textes modernes nous le signalent dans les notes de bas de page, et n’affectent de toute façon aucune doctrine fondamentale du christianisme.

Les affirmations de corruptions textuelles sont donc sans mérite. Michel Onfray est libre de ne pas aimer ce que dit la bible, mais il est n’est pas cohérent de dire qu’on ne sait pas ce qu’elle dit.

>>> Partie 8

« Moins catholique et plus chrétien que le Pape » : sophisme épouvantail, catholicisme, et l’évangile – Partie 6 de ma critique du « traité d’athéologie » de Michel Onfray

<<< Partie 5

Jusqu’ici, cette critique s’est focalisée sur les arguments concernant l’existence de Dieu en général, sans inclure de thèse particulièrement controversée sur la nature de ce Dieu. Cela permit d’établir qu’aucun argument de Michel Onfray ne supportait l’athéisme avec succès, et que plusieurs d’entre eux offraient même les prémisses d’arguments convaincants en faveur de l’existence de Dieu.

Nous en arrivons maintenant à la critique plus spécifique offerte par Michel Onfray, à l’encontre des trois monothéismes :  le judaïsme, l’islam et le christianisme.

epouvantailEn tant que chrétien moi même, je n’ai aucun intérêt à défendre le judaïsme et l’islam dans les domaines où ils contredisent ce que je crois être la vérité chrétienne, mais même pour ce qui est du christianisme, il est maintenant important de prendre un moment pour préciser de quoi il s’agit, car les critiques de Michel Onfray concernant le christianisme ne peuvent avoir de succès que si elles ont bel et bien le christianisme pour cible. Et en l’occurrence, Onfray critique un bon nombre de choses qui n’ont rien à voir avec le christianisme biblique. Cette manœuvre logique, intentionnelle ou pas, s’appelle « le sophisme épouvantail », et consiste à présenter la position d’un adversaire de manière erronée et facilement réfutable, pour ensuite clamer la victoire lorsque cette distorsion est reconnue comme étant une position absurde. Un exemple de sophisme épouvantail des plus flagrants a même été sélectionné pour la quatrième de couverture. Appréciez l’amalgame de l’extrait en question, et sa liste de croyances complètement absurdes attribuées aux « trois monothéismes » (rien que cela), alors qu’aucun chrétien digne du nom ne maintiendrait ces absurdités :

Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d’un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions.

N’importe quoi. Si Onfray pense que le christianisme affirme ces choses, alors je suis ravi de le rejoindre dans la rejection de ces absurdités, et de lui apprendre avec joie que rien de cela n’est requis pour un chrétien fidèle à la bible.

Même dans ses moments les plus attentifs, Onfray ne réfute souvent qu’un épouvantail en lieu et place du christianisme, mais je souhaite lui donner le bénéfice du doute, car je soupçonne fortement que la manœuvre n’est pas volontaire, et est plutôt basée sur une présupposition erronée (bien que compréhensible pour un Français). C’est la fausse idée, explicitement présupposée par Onfray, que « christianisme » veut dire « catholicisme ». Il fait alors face au problème suivant : en réfutant les croyances et pratiques spécifiquement catholiques, il laisse le protestantisme virtuellement intouché, et faillit donc directement dans sa réfutation du « christianisme » en général.

popeEn pages 227 il décrit le pape comme « le premier des chrétiens », et utilise en page 246 les prises de positions du pape Jean-Paul II pour décrire « le christianisme officiel ». C’est incorrect. Pour un protestant, Jésus et le texte biblique font autorité en tant que parole de Dieu, mais l’évêque de Rome n’est pas infaillible. Si Michel Onfray trouve que le pape est ignoble, qu’il garde à l’esprit que Martin Luther le décrivait de son temps comme étant l’antéchrist. La rhétorique incendiaire du « traité d’athéologie » devient timide par comparaison !

Mais même sans pousser la rhétorique au niveau de Luther, lorsqu’Onfray critique les structures d’autorité parfois trouvées dans l’histoire de l’église Romaine, les protestants se trouvent être d’accord. Il écrit : « les prêtres des trois religions refusent qu’on pense et réfléchisse par soi-même. Ils préfèrent donner l’autorisation – l’imprimatur… » (p.118) ou encore, « pendant des siècles le clergé interdit la lecture directe des textes. Il juge leur questionnement historique, humain, trop humain » (p.204). Voila précisément la cause initiale de la réforme protestante : la démocratisation de la bible. « ad fontes ! » s’exclamèrent les réformateurs : « aux sources !». L’enfreint des interdits de lire et traduire la bible est la raison pour laquelle les protestants se sont mis à … « protester ». Protester les enseignements et pratiques catholiques qu’ils trouvèrent contredire la bible. Luther en Allemagne, Tyndale en Angleterre, la bible est traduite dans la langue commune, pour ne pas laisser le message de l’évangile dans les mains exclusives du clergé, et pour proclamer la bonne nouvelle à ceux qui en ont besoin, à savoir : tout le monde. Voilà un effet merveilleux de la réforme.

Cela dit, même dans le camp catholique, l’ère des interdits de lire la bible est finie depuis longtemps, de telle sorte que quand Michel Onfray affirme « nous vivons toujours peu ou prou sous ce règne », il distord même le catholicisme. La Bible est aujourd’hui scrutée de manière critique et attentive sous tous les angles par les académiques catholiques et protestants.

Mais continuant l’amalgame entre christianisme et catholicisme, Michel Onfray dit que « l’Eglise » croit à la transsubstantiation, et que c’est un problème à la lumière du matérialisme (p.126). Je reviendrai plus tard sur sa discussion du matérialisme, mais pour le moment, il me faut encore répondre que non, « l’église » n’enseigne pas la transsubstantiation. Onfray annonce même que « L’église des premières heures croit à ce miracle ». Non. C’est un développement tardif, romain, et non biblique. Il conclut que « le destin du christianisme se joue dans cette pitoyable comédie de bonneteau ontologique. » Mais ce n’est donc pas le christianisme qu’il vise, et bel et bien une partie du catholicisme.

En bref, pour permettre un débat fructueux, je me dois maintenant de clarifier ce qui est essentiel pour le chrétien plus biblique mais moins catholique que le pape. Quel est le cœur de l’évangile ?

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Évangile (euangelion) en Grec, veut dire « bonne nouvelle ». Quelle est cette bonne nouvelle ? Pour le chrétien, la bonne nouvelle commence par une mauvaise nouvelle. La mauvaise nouvelle est que tous les hommes ont péché. Nous avons tous enfreint la loi morale de Dieu, et savons que nous sommes coupables, même par nos propres standards personnels : nous avons menti, volé, trompé, tué, convoité, du plus grand au plus petit, nous sommes tous coupables. « il n’en est aucun qui fasse le bien, pas même un seul » (Rom. 3:12). Dès lors, nous sommes tous sujets à la juste colère divine, et sans excuse (Rom. 1:18-21). Jésus enseigne qu’après la mort, les hommes doivent rendre compte de leur vie à leur créateur, et il y aura « pleurs et grincements de dents ». La question se pose alors tout naturellement : comment l’homme pécheur peut il être réconcilié avec un Dieu parfaitement juste ? La réponse biblique? « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle.» (Jean 3:16). Par amour pour nous, Dieu est entré dans sa création en la personne de Jésus de Nazareth, a vécu la vie parfaite que nous aurions du vivre, et malgré son innocence parfaite, est mort sur la croix, et est ressuscité le troisième jour. Il est mort à notre place, pour payer le prix de notre péché, et échanger sa droiture contre notre culpabilité « Celui qui n’a point connu le péché, il l’a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu ». (2 Cor. 5:21) Ainsi, il nous rachète par sa grâce, nous qui ne pouvions pas nous sauver nous même. Et comment reçoit-on ce cadeau gratuit ? Par la foi seule en Jésus et non pas par des bonnes œuvres, ou des rituels religieux. « C’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce n’est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie. » (Eph. 2 :8-9). Et voilà le cœur de la « bonne nouvelle » : la vie éternelle et le pardon des péchés sont gratuits, et obtenus par celui qui se repend de ses péchés, et place sa foi en Jésus seul. « Celui qui croit au fils a la vie éternelle ; celui qui ne croit pas au fils ne verra point la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui. » (Jean 3:36).

Voilà en bref le cœur du christianisme. Si Michel Onfray souhaite, tel qu’il l’annonce, réfuter « le christianisme », telle est la cible appropriée, tout du moins bibliquement, même si l’église catholique se trouvait enseigner le contraire.

Sur un plan plus personnel, je me permets d’ajouter un mot de défense de Michel Onfray, car ce message incroyable, que la vie éternelle est un cadeau gratuit qui s’obtient instantanément par la foi seule en Jésus et pas par les bonnes œuvres ou les gri-gris religieux, je ne l’avais moi même jamais entendu malgré des années à fréquenter l’église catholique depuis mon plus jeune âge. Ce n’est que plus tard, en tant qu’athée, que par un concours de circonstances improbable, je finis par me repencher sur la question de Dieu, et découvris que c’était le cœur du nouveau testament : Jésus est mort pour sauver des pécheurs, justifiés par la foi en lui, et non pas par leurs bonnes œuvres.

Alors évidemment, si une personne se repent sincèrement de son péché et place ainsi sa foi en Jésus seul, il s’ensuit que son cœur changé va l’emmener à produire de bonnes œuvres, et qu’au contraire, une personne qui ne fait que « dire » qu’il a la foi en Jésus, et ne montre aucun signe de vie changée est bien probablement une personne qui n’a pas réellement reçu l’évangile (Jac. 2:14-18). En ce sens, Onfray a raison de critiquer l’hypocrisie des personnes religieuses : « Mais on se marie encore beaucoup à l’église – pour faire plaisir aux familles et belles-familles, prétendent les hypocrites. » (p.79). Il est donc entièrement incohérent de se dire « croyant, mais non pratiquant ». Mais il en reste que ces bonnes œuvres ne sont pas la base de notre acceptation par Dieu ; elles sont le témoin de notre gratitude pour la grâce de Dieu que nous ne méritions pas, mais avons reçu gratuitement, lorsque nous avons placé notre foi en Jésus.

« Car le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle en Jésus Christ notre Seigneur. » (Romains 6:23).

>>> Partie 7